J.B.P. Nlend
Il n’est pas du tout aisé d’être un bon juge au Cameroun pour celui ou celle qui voudrait respecter les exigences d’équité et de justice prônées par l’Eglise catholique. Le magistrat camerounais est en effet confronté à de réelles difficultés qui souvent, l’amènent à violer son serment. La première difficulté est familiale.
Il doit tout à sa famille qui s’est saignée pour qu’il passe le concours de l’ENAM et qui en a fait un véritable fond de commerce. Son salaire ne lui permettant pas de supporter toutes ses charges, il lui est difficile de résister à la corruption. Comme l’enseignant de lycée ou d’université, il sera ardu pour un magistrat de faire un projet de vie personnelle par rapport à ses collègues des régies administratives ou financières. Il n’a ni logement, ni véhicule et pas d’assurance maladie pour sa famille.
Elite de la société, tout le monde attend de lui des faveurs. Son statut lui confère la première place. Au village comme en ville, il ne fait pas partie des figurants, il est un acteur principal. Et cela coûte cher. La solution à ses inquiétudes lui est tout de suite proposée par les adeptes des loges ésotériques. Avec tact, ceux-ci vont faire une cour assidue au jeune magistrat à qui on fera des promesses d’une ascension vertigineuse s’il acceptait de renoncer à sa foi ou tout simplement de se laisser initier aux grands secrets de la vie, pour qu’il ne subisse plus la vie, et qu’il la commande plutôt. Bien entendu, c’est un leurre. Les adeptes des sectes profitent de la naïveté pratique des jeunes intellectuels pour leur présenter des subterfuges un peu trop aliénants et dégradants pour quiconque a le sens de l’honneur et de l’amour propre. Ce sont des moissonneurs opportunistes qui ont la prétention et la folie de croire qu’ils peuvent donner ce qu’ils n’ont pas : le pouvoir, la richesse, le succès, le bonheur.
La deuxième difficulté provient d’un conseil évangélique. Dans Matthieu 7,1-9, Jésus interdit à ses disciples de se poser en juges, afin de ne pas être jugés On ne peut évidemment pas imaginer une société sans juges. Le Christ nous rappelle d’abord que le métier de juge est réservé. Il met ensuite ceux qui sont investis du pouvoir de juger les autres face à leurs responsabilités. Les juges permettent de réguler la vie, de garantir les droits et libertés des citoyens et de sanctionner les contrevenants. Au Cameroun plus qu’ailleurs, le juge court au quotidien le risque de rendre des décisions iniques pour deux raisons fondamentales. D’abord, le juge est un homme. Il peut se tromper en donnant raison à celui qui a tort, ou tort à celui qui a raison. C’est aussi un être émotif et affectif, c’est-à dire capable de plonger dans la subjectivité. Ensuite, le juge peut être trompé, et par les apparences, et par les hommes. Certaines personnes sont tellement habiles et éloquentes qu’elles mettent tous ceux qui les écoutent sous leur magnétisme diabolique. La doctrine sociale de l’Eglise soutient que, en dehors des activités qui choquent la décence et la moralité et qui attentent à la vie et au confort de la vie, toutes les autres peuvent être exercées par les chrétiens. C’est dire que le chrétien peut être juge, avocat, soldat, mais qu’il ne doit pas être bourreau, prostitué par exemple. Il serait même souhaitable que les chrétiens ne soient pas absents des postes de commandement et des instances supérieures de prises de décisions. Un homme qui n’a pas la crainte de Dieu ne peut pas juger avec équité. Aux magistrats chrétiens, nous recommandons d’abord et avant tout la prière. Ils doivent invoquer l’Esprit Saint pour qu’il les garde de toute erreur de jugement, car en justice, une erreur peut être fatale et irréparable. Ils ont le devoir de résister aux séductions des sectes qui ont la hardiesse et l’outrecuidance de s’attaquer à la liberté de ceux à qui l’Etat assigne la mission de protéger les libertés. Le respect de la hiérarchie ne doit pas compromettre leur foi au Dieu de Jésus Christ. Leur haute mission régalienne leur donne d’être maîtres de leur conscience et de regarder tout le monde sans baisser les yeux. Ils doivent enfin apprendre aux riches véreux qu’ils ne peuvent pas tout obtenir avec leur argent et leur fortune exécrables. Etre juge, c’est comme être enseignant ou médecin. C’est noble et grand, presqu’un sacerdoce. Rendre justice équitablement procure une joie et un bonheur réel. Cela donne la paix du coeur, la santé physique et spirituelle. En plus de tous ses livres de droit, le juge chrétien doit lire le livre des Rois et celui de Daniel. Il aura alors le courage de ne pas cautionner l’ignominie et l’injustice. De bons juges, on en a chez nous, mais ils sont trop peu nombreux. Les mauvais et corrompus ont fini par jeter l’opprobre sur tous les autres. Cinquante ans après l’Indépendance, la justice dans notre pays n’est pas encore sortie de la caverne.

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