Propos recueillis par
Claude Zéba
L’Abbé Emmanuel Dieunedort Essomé, est comme son prénom l’indique, de ceux-là qui ne dorment pas sur leurs lauriers. S’occupant du ministère paroissial à ND. du Mont Carmel à Douala, il enseigne la philosophie et la psychologie à l’Université de Douala, et la philosophie au Grand Séminaire Diocésain "Redemptoris-Mater" dans la même ville. Membre de l’Union des écrivains Rhône-Alpes (Lyon) et sociétaire de l’Association des Ecrivains de Langues Françaises-Mer-Outre-Mer (Paris), il a commis une série d’ouvrages dont il a accepté volontiers de faire le contour avec votre journal. Et donne par la même occasion son avis sur le marché du livre au Cameroun.
Vous êtes auteur prolixe de par votre abondante production. On compte cinq ouvrages et pas des moindres à votre actif. Quelle est votre principale motivation ?
Tout homme qui écrit, enseigne et fait un message, aimerait bien voir un jour certains de ses écrits publiés pour un vaste public d’où le besoin et la volonté de publier des écrits. Quand à moi, c’est en classe de licence en philosophie à l’Université Jean Moulin Lyon III que j’avais publié « Nuits chez l’Ancêtre » mon premier ouvrage aux éditions Publisud de Paris, et « Veillées des âges » l’a été quelques années après, quand j’étais en D.E.A. de philosophie à l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne. De nos jours, nous observons de plus en plus hélas, une perdition de contes, due à la seule disparition de la vieille génération. L’heure des contes ne précède plus guère le coucher. La télévision et la radio ont remplacé le feu de bois autour duquel s’organisaient les veillées. Les enfants sont à leurs devoirs scolaires ou autour de la télévision, alors que les parents vaquent aux milles occupations que leur impose la vie moderne. Les contes ont presque disparu. Ainsi, c’est pour que cette partie infime des contes et de la culture en général ne se perde que je me suis évertué, malgré mes multiples occupations de clerc et d’universitaire, à transcrire pour la sauver de cet incendie qui n’est pas seulement provoqué par la vie moderne, mais aussi par nous-mêmes. Il en va de même pour « La problématique du voeu de pauvreté »… Plusieurs parlent de « voeux » mais semblent, non pas seulement les ignorer, mais ne savent pas vraiment quels sont les gens de Dieu qui les prononcent ou qui ne les prononcent pas. Il m’a semblé nécessaire, selon mes expériences, de donner quelques explications pour que nos lecteurs y comprennent quelque chose ; car il peut nous arriver d’avoir une soeur ou une nièce religieuse et économe dans leur communauté, et qu’elle ne nous vienne pas financièrement en aide. Il suffirait de lire cet ouvrage pour saisir les raisons de ce refus. Quant aux recherches sur la médecine traditionnelle africaine, nous avions trouvé qu’il était bon de faire comprendre à l’humanité qu’avant l’arrivée des Européens en Afrique, notre médecine composée d’écorces, de plantes, constituait une médecine complémentaire à la médecine moderne. Comme celle-ci, parfois elle réussit, parfois elle échoue. Aujourd’hui, la médecine chinoise occupe de plus en plus de terrain. Pourquoi la nôtre ne le ferait-elle pas aussi ? D’où la nécessité de la développer et de la divulguer à un public très large.
Vos productions intellectuelles restent très peu connues de vos compatriotes. Qu’est-ce qui fait problème ?
75% de nos ouvrages ont été publiés en France. Nos écrits ne sont ni politiques ni économiques pour illusionner le peuple. Ils ne parlent même pas du football. En plus de cela, il ne nous revient pas d’être auteur et distributeur. Les Africains ,singulièrement les Camerounais, aiment qu’on leur parle de la politique, de l’économie et que le pays se porte mal, mais que le football est au zénith, sans comprendre que le football est un véritable opium national qui fait oublier les vrais problèmes du pays. Les Centres culturels camerounais, le Ministère de la Culture… devraient amener le peuple à aimer la lecture. Les enseignants aussi devraient encourager leurs disciples à aimer la lecture, mais hélas ! L’exemple ne vient-il pas d’en haut ? N’oublions pas que la lecture mène à la connaissance (science) et celle-ci à l’invention, à la découverte et comme disait Frantz Fanon, « Nous faire peau neuve, et développer une pensée neuve ».
Quel regard jetez-vous sur le marché du livre au Cameroun ?
Votre question est pertinente. Mais nous nous demandons si notre élément de réponse ne vous décevra pas. Les Africains sub-sahariens sont issus de la culture de l’oralité. La culture de la lecture n’a pas encore vu le jour chez nous. L’Africain, singulièrement le Camerounais, ne lit pas. Comment le marché du livre peut-il se porter bien au Cameroun ? Même dans nos Universités, nos Grandes écoles, nos Lycées et Collèges vous y trouverez très rarement ceux qui lisent, ce qu’on appelle vraiment lire. Si vous voyez les étudiants ou élèves lire, ça ne peut-être que leurs cours ou les polycopes pour les notes. Ils sont loin de comprendre que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Ils n’ont pas encore compris que la sagesse et l’intelligence s’acquièrent à travers les lectures. Sans exagération de notre part, il nous semble que les élèves du CM2 des années 60-70 valaient mieux que des étudiants de licence de nos jours, car leurs devoirs laissent à « désirer ». Il nous était arrivé un jour de demander à l’un de nos étudiants en maîtrise de philosophie, s’il avait fait le CM2 car son devoir était plein de fautes de grammaire et d’orthographe. Si on ne lit pas, comment peut-on bien écrire français ; pas ce français que les Camerounais ont choisi comme langue maternelle.
Quels sont vos aspirations ou souhaits en tant qu’auteur ?
Pendant mon long séjour européen, et après la publication de mes deux premiers ouvrages, j’ai d’abord été admis comme adhérent à l’Association des écrivains de langue française mer et outre-mer (ADELF), avant de l’être dans l’Union des écrivains Rhône-Alpes. Lors de nos rencontres mensuelles de cette dernière, j’y ai fait la connaissance de M. Jean Yves Laude, co-auteur de « Dialogue en blanc et noir » ouvrage publié avec Alexandre Mukum’a Ndumbe II. C’est Jean Yves qui m’avait fait comprendre qu’il existait une réunion des écrivains camerounais et m’avait conseillé de rencontrer Alexandre quand je rentrerai au Cameroun. Ce que je n’ai pas fait à cause de la longue maladie dont j’ai été victime pendant plusieurs années. S’il existe une telle association, il serait souhaitable qu’elle se fasse connaître du grand public et soit patronnée soit par le Président de la République soit le Ministère de la Culture pour grouper tous les écrivains camerounais comme l’est notre ADELF. Qu’à l’exemple de cette dernière, qu’elle organise de temps à autre des salons du livre dans l’une ou l’autre ville du pays. Ainsi, chaque adhérent écrivain camerounais, irait exposer ses ouvrages au grand public. Que nos écoliers, élèves et étudiants… soient initiés à la recherche de la sagesse par la lecture, car lire ses cours ou ses polycopes pour des notes n’est pas connaître et aimer lire. Que nos intellectuels écrivent et publient des ouvrages, car être un vrai intellectuel ce n’est pas seulement question de diplômes ; mais plutôt celui qui produit, car on reconnaît un arbre par ses fruits. Ne jamais oublier que celui qui en mourant a planté un arbre, n’a pas vécu inutilement : un arbre, un livre, une découverte scientifique… c’est ce qu’on nous demande d’accomplir pour l’humanité. L’arbre donne de l’ombre aux passagers, du fruit, ou tout au moins du charbon pour la cuisine et le chauffage, alors que le livre enseigne la connaissance ou la science.

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