Claude Zéba
Servant à l'origine de tribune aux centaines de milliers d'" ouvriers " que compte le monde pour la dénonciation des mauvaises conditions de travail qui sont généralement les leurs, au Cameroun, le chômage aidant, le patronat à tôt fait de prendre à son compte le 1er mai qui est devenu au fil des années un instant des agapes et une occasion de s'offrir quelque publicité mensongère gratuite.
Voici 123 ans que se célèbre un peu partout sur la planète terre, la fête internationale du travail ou la saint Joseph travailleur, pour les chrétiens. Les initiateurs de ce projet doivent bien se retourner dans leur tombe à la vue de ce qui se passe au Cameroun. A l'instar de leurs collègues du monde entier, les travailleurs du pays de Paul Biya ont toujours été au rendez-vous du 1er mai. Mais à leur façon. Aucun employeur ne tolérant une pancarte qui viendrait mettre sur la place publique la situation délétère qui prévaut dans les entreprises camerounaises. Au nom de ce que " les linges sales se lavent en famille ".
Agapes et publicité
La tradition a été une fois de plus respectée à Douala, poumon économique et principale porte d'entrée et de sortie du Cameroun. Des dizaines de centaines d'entreprises qui se sont données rendez-vous en cette matinée du 1er mai 2009 pour leur traditionnelle parade devant les autorités de la ville, seules quelques organisations syndicales ont " osé " brandir des pancartes invitant les patrons à faire de la protection sociale de leurs collaborateurs une priorité. Comme le veut d'ailleurs le thème de la commémoration de cette 123ème fête du travail. Pour les principaux concernés eux-mêmes, c'est bouche cousue et boule de gomme.
Comme si tout baignait dans l'huile aux seins des entreprises. Pourtant ce ne sont pas les problèmes qui manquent ici. Un récent rapport de l'Institut national des statistiques (INS), indique que le secteur informel occupe à lui seul 90,4% des personnes actives au Cameroun. Ce qui est scandaleux, selon des experts économiques, pour un pays qui aspire au développement. Surtout qu'il est de notoriété publique que les travailleurs de ce secteur d'activité perçoivent un revenu mensuel en deçà du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), qui est de 28 000 francs CFA, (environ 42 Euros) au Cameroun. Une donne qui a pour corollaire la baisse drastique de la consommation. L'autre frange relevant des secteurs public et privé formel est soumise, pour l'essentiel, aux difficultés qui ont pour nom : salaires bas et/ou irréguliers, s'il en existe un ; esclavagisme ; ségrégation ; absence de plan de carrière pour certaines corporation, d'assurance maladie, et de couverture sociale, etc.
" Seulement 10% des ce secteur seraient immatriculés à la caisse nationale de prévoyance sociale ", regrette Me Jean-Paul Nguemnang, expert agréé en droit du travail cité par le quotidien Mutations. Le compteur de la CNPS affiche à cet effet 650 000 affiliés sur plus de sept millions de travailleurs camerounais. Toute chose qui a amené Mme Kah Walla, coordonnatrice du Cercle de réflexion Kièlè à s'interroger le 26 avril dernier, au cours d'une de leur séance de réflexion si " la Journée internationale du travail a-t-elle encore un sens au Cameroun ? ".
Polémique
Un confrère de la place écrivait la veille de la célébration " cette commémoration de la lutte des masses ouvrières pour la reconnaissance de leurs droits intervient dans un contexte explosif, marqué par la crise économique mondiale. Dans les pays développés, les plans sociaux se succèdent dans plusieurs entreprises. Quant à la grogne des travailleurs elle est souvent violente. Séquestration de patrons, destruction et saccage de biens appartenant à des entreprises huppées (à l'exemple de Caterpillar ou de Continental en France) ".
Avant de lancer sur un air jubilatoire " Au Cameroun, Dieu merci, la violence des revendications n'est pas à l'ordre du jour ". Sans toutefois dire à ses compatriotes le pourquoi de cet état de chose. La vérité c'est qu'en raison de précarité de l'emploi au Cameroun, toute velléité de dénonciation des abus dont les travailleurs sont victimes de la part de leurs employeurs expose au licenciement. Et comme l'emploi n'est pas la chose la mieux partagée ici, nombre d'entre eux ont fini par se résigner. Se contentant désormais du peu jusqu'à nouvel ordre. Une situation que dépeint Abdoulaye M. en ces termes " Si l'Etat lui-même nous abandonne à la merci des patrons, comment allons-nous faire… ?".
Ainsi, nul n'a besoin de consulter un devin pour comprendre que les différentes éditions de la fête du travail sont célébrées depuis quelques années sur fond d'hypocrisie et de mensonge à peine voilés. Gare donc aux apparences trompeuses ! Un jour, peut-être, comme en février 2008, tout volera en éclat et l'on comprendra, sur le tard (?), qu'on ne peut pas tout le temps tromper tout le peuple impunément.

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