Interview réalisée par Bruno Laki Dang
S''il est une Journée Internationale qui est passée presque inaperçue au Cameroun, c'est la Journée Internationale de la langue maternelle célébrée le 20 février dernier, au moment où pourtant les pouvoirs publics voudraient introduire l'étude et l'usage des langues camerounaises partout à l'école. Dans l'optique de promouvoir nos langues, Mgr Antoine Ntalou, Archevêque de Garoua, a sollicité en 1998, 1999, l'appui de quelques professeurs de l'Université de Yaoundé I, Département des Langues Africaines pour initier ses Grands Séminaristes au développement des systèmes d'écriture en langues nationales et les introduire à la Socio-linguistique et à quelques techniques d'enquête pour mieux produire du matériel didactique et de littérature en langue nationales. À l'issue de cette formation, quelques-uns de ces Séminaristes, aujourd'hui prêtres, ont été sollicités par l'Association Nationale des Comités de langues camerounaises (ANACLAC) pour former des enseignants du public et du privé. Parmi les langues des différents comités convoqués, nous retenons la langue guidar en usage dans le département du Mayo-Louti (Nord) et introduite dans les écoles publiques depuis 2002. Nous avons rencontré l'un des promoteurs de ce projet, l'Abbé Jacob BOUBA, actuellement Curé de la paroisse de Touboro, pour plus d'éclairages.
D'où est venue l'idée de mettre en route un tel projet ?
L'idée est partie des dirigeants de l'ANACLAC en l'occurrence les Dr Sadembouo Etienne et Mba Gabriel qui, connaissant nos aptitudes dans la maîtrise du système d'écriture de la langue guidar, nous ont associé à l’encadrement des enseignants avec qui nous partageons la même langue. Ils se sont inspirés de la Constitution de la République du Cameroun du 18 janvier 1996 qui protège et promeut les langues nationales, ainsi que de la loi d'orientation de l'éducation au Cameroun d'avril 1998 qui prévoit l'introduction des langues nationales dans le système éducatif formel. Aussi, le programme officiel de l'ex-MINEDUC, prévoit-il une heure d'enseignement des cultures nationales dans chaque classe. Dans le Grand Nord, le projet a pris corps pour la langue guidar, mais aussi pour bien d'autres langues notamment le mofu, le Karang, le baya, le di'i, le fufuldé, ...
A quel besoin précis répond le projet ?
Conformément aux objectifs du Programme Opérationnel pour l'Enseignement des Langues au Cameroun (PROPELCA), le projet voudrait introduire l'enfant dans le phénomène de communication écrite en cours dans sa communauté. L'enseignement de la langue maternelle servira de pont entre l'école et la communauté ainsi que l'intégration de l'enfant dans son milieu socioculturel et son enracinement dans son milieu socio-spirituel. Un autre objectif du projet, c'est d'éveiller l'esprit scientifique de l'enfant dès le bas âge, en lui enseignant les concepts scientifiques de base. Enfin, le projet cherche à établir un bilinguisme équilibré entre langues nationales et langues officielles et leur pratique à l'oral et à l'écrit. Le programme PROPELGA est bilingue : Langues Maternelles/Langues Officielles (Français) enseignées dans les proportions et matières bien définies selon les niveaux (à la SIL Langues maternelles à 75 % et langues Officielles 25 %).
Comment les populations cibles ont-elles réagi face au projet ?
Le même enthousiasme habitait les gens. D'abord les maîtres étaient fiers de lire et écrire leur langue maternelle. Après leur formation à Ngaoundéré pendant trois ans, les maîtres sont devenus à leur tour des formateurs à Guider. L'organisation du stage a été remise au Comité de la Langue Guidar (COLAG) sous le parrainage de l'ANACLAC. Les gens ont été très émerveillés par le déroulement des leçons en langue guidar, par les dictées faites en guidar. Les enfants ont même appris à chanter l'hymne national en langue guidar. Et les gens étaient très étonnés de les entendre.
Dans combien d'écoles avez-vous introduit l'enseignement en langue nationale et comment fonctionne ce système ?
Le système a été introduit dans une dizaine d'écoles (Libé, Boudva, Djougui, Mindjiwa, Batao, Lam, Gatouguel, Kong-Kong, Guider, …) réparties dans le département du Mayo-Louti. Ce sont des écoles où les élèves sont majoritairement guidar. L'enfant, quand il quitte sa famille, a la maîtrise de sa langue maternelle, et le maître l'accueille dans cette langue à la SIL sur la base d'un pré syllabaire (images, dessins, etc.)
Quelles difficultés rencontrez-vous dans ce travail ?
La motivation financière des enseignants est l'une des difficultés auxquelles se heurte le projet. Car les enseignants abandonnent leurs champs pendant les vacances pour aller se faire former. Au début, il y avait dans certaines écoles des élèves de différentes origines linguistiques, et l'on enregistrait parfois la plainte des parents qui considéraient la pratique de la langue maternelle comme une régression.
Après quelques années de fonctionnement, quel bilan pouvez-vous dresser du projet ?
Le bilan est positif parce que les enfants lisent et écrivent sans difficulté leur langue. Cela a facilité l'apprentissage de la langue officielle. Au niveau de la communauté guidar, les guidar de Yaoundé, par exemple, comme le projet a été médiatisé, ont demandé que les maîtres encadrent leurs enfants pendant les vacances. Quelques matériels didactiques ont été élaborés (pré syllabaire, syllabaire libre de calcul, textes religieux). Cela a aussi éveillé chez les gens l'amour de leur langue, surtout chez ceux qui sont loin de leur terroir. Cela a aussi a suscité chez beaucoup de personnes la fierté que leur langue, considérée autrefois comme patois, est reconnue comme langue au même titre que toutes les autres.
Un dernier mot ?
Cette initiative est une interpellation qui s'adresse à tout un chacun, pour qu'il aime sa langue maternelle. Face à la multitude de langues qu'on rencontre aujourd'hui, si chacun peut se pencher à apprendre sa langue, parler et étudier sa langue, cela permettra de partir de ce que nous sommes pour mieux accueillir l'autre. Comme la langue est aussi le véhicule de la culture, ne pas connaître sa langue, c'est aussi ignorer sa culture. Il n'existe pas de langues supérieures à d'autres. Chaque peuple a son parler. Mais il peut exister des langues plus développées que d'autres. La plupart des langues camerounaises étaient encore orales, et certaines connaissances et héritage disparaissaient avec le décès des personnes âgées. A partir de cette initiative, nous pensons désormais consigner par écrit notre patrimoine culturel et le transmettre de générations en générations. Cette journée internationale de la langue maternelle est une opportunité pour accorder à la langue maternelle, et partant, à la culture africaine la place qui lui revient.

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