Sylvestre Ndoumou
La pauvreté, nous allons en parler dans tous les sens dans cette édition, dans le but de marquer notre profonde et légitime inquiétude sur ses ravages dans notre société. Si nous n'avons pas la mémoire courte, n'oublions pas que le Cameroun a été catégorisé par le FMI comme pays pauvre très endetté (PPTE). Ici, la pauvreté sévit sous toutes ses formes, même celle que nous refusons de voir.
Selon la définition la plus usuelle, la pauvreté est l'insuffisance des ressources matérielles, comme la nourriture, l'accès à l'eau potable, les vêtements, le logement, et des conditions décentes de vie en général, mais également des ressources intangibles comme l'accès à l'éducation, l'exercice d'une activité valorisante, le respect reçu des autres citoyens. De façon plus explicite, la pauvreté matérielle, synonyme de souffrance et de privations, couvre tout ce qui prive un être humain du minimum physique pour vivre la vie abondante que Dieu lui réservait. Cependant, comprenons -nous bien. La pauvreté peut aussi prendre un sens vertueux, dans un contexte religieux ou spirituel, lorsqu'un jeune prêtre ou une jeune religieuse fait les vœux de pauvreté, c'est -à- dire qu'il renonce aux "biens matériels ", pour se donner entièrement à Dieu.
Dans notre réflexion, ce n'est pas la pauvreté matérielle qui nous intéresse ici, même si tous les maux qui s'opposent à la paix, la justice, la réconciliation et le développement dans notre pays y prennent leur source.
La pauvreté qui nous intéresse est surtout d'ordre spirituel, car elle constitue aujourd'hui une véritable préoccupation pastorale pour les agents d'évangélisation. En quelques mots, la pauvreté spirituelle se matérialise surtout par la méconnaissance de Dieu et de son amour pour nous, ainsi que par notre attachement démesuré aux biens matériels.
En marchant sur les pas de Saint François d'Assise, fondateur de l'Ordre des Franciscains, on arrive à faire un juste discernement entre pauvreté évangélique et théologale, qui est attachement à Dieu et à ses saints Commandements, et pauvreté spirituelle.
Saint François d'Assise préconisait : " la pauvreté comme une condition même de la vie fraternelle, sachant par expérience que l'inégalité dans la possession engendre les disputes et la jalousie, parfois la violence et la rapine. De nombreux textes, tant de lui-même que de ses biographes, peuvent illustrer ces propos. Dans les deux Règles, Saint François d'Assise insiste pour que les Frères et les Fraternités adoptent un dépouillement total des biens et des préoccupations les concernant : "...Que les frères ne s'approprient rien, ni maison, ni lieu, ni aucune autre chose..." (2 Rg 6,1). Il récuse absolument l'usage de l'argent ; réglemente l'habillement, modeste et unique, pas de chaussures.
Les Frères sont invités à fréquenter volontiers les pauvres : "... être heureux de se trouver parmi les gens de condition modeste, les pauvres et les mendiants des rues..." (1 Rg 9, 2 ). Mais aussi, il invite les Frères à pratiquer une pauvreté spirituelle faite d'abandon à la volonté de Dieu et de non-possession de sa volonté propre (cf. Les Admonitions). Mais surtout il chante " l'excellence de la Très Haute pauvreté qui vous a fait, mes très chers Frères, héritiers et rois du Royaume des cieux... Qu'elle soit votre partage, elle qui conduit dans la Terre des vivants..." Cette Pauvreté fut celle de " Jésus-Christ et de sa Sainte Mère ". Pour le fondateur de l'Ordre des Franciscains, la pauvreté évangélique consiste en la recherche de la volonté de Dieu.
Cela suppose qu'à chaque instant, je sois dans un état de disponibilité totale, d'écoute, d'attente, de désir de purification de mes intentions. La volonté propre n'est autre que le désir de m'affirmer comme maître de moi-même, en recherchant ce qui me paraît être mon bien immédiat, c'est la manifestation de mon égoïsme et de ma suffisance, c'est-à-dire de la confiance exclusive que je mets en moi et en mon activité. Celui qui se suffit, -ou croit se suffire-, c'est le riche qui s'imagine que ses richesses viendront à bout de ses désirs et de tous les imprévus de son existence. N'ayant pas besoin des autres, il ne se tourne pas vers eux, il ne se tourne pas non plus vers cet Autre mystérieux sans lequel aucun de nous ne subsiste et ne peut parvenir au vrai terme de son existence.
Saint François d'Assise nous enseigne que " Le détachement de tout ce qui pourrait être revendiqué comme le bien propre de la personne, voilà le sommet de la pauvreté ici-bas. Celle qui combat tout égoïsme, toute recherche de soi, toute confiance exagérée en soi-même : " Qu'as-tu que tu n'as reçu, et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifies-tu ?". Pauvreté et humilité sont en relation étroite, et l'on ne peut envier l'une sans pratiquer l'autre ".
C'est cette voie tracée par Saint François d'Assise qui nous permet de mesurer les dégâts causés par la pauvreté spirituelle dans le cœur du Camerounais. Il s'agit des maux qui aveuglent notre foi et qui empêchent les compatriotes de tous bords, simples citoyens comme gouvernants, d'avoir une bonne perception de la notion du bien commun. Voici quelques clichés rassemblés par Son Eminence le Cardinal Christian Tumi lors de son homélie du 1er janvier 2009 : " Comment peut-on s'imaginer au Cameroun qu'on peut être heureux tout seul, alors qu'autour de soi, il n'y a que des cris de détresse et de misère " ?
Et l'Archevêque de Douala de préciser davantage sa pensée : " Ce que nous déplorons dans notre société, n'est qu'un signe manifeste d'une forme de pauvreté spirituelle qui ronge la plupart des chrétiens et des autorités de notre pays. Comment s'étonner alors que notre pays avance à deux vitesses. Les uns ont tout, et les autres n'ont rien. Les uns ont travaillé pour avoir ce qu'ils ont, les autres l'ont acquis illégalement et frauduleusement. La pauvreté matérielle de la plupart de nos compatriotes est le résultat de cette pauvreté spirituelle qui a rendu le cœur de l'homme camerounais ''compliqué et malade'' comme le dit le prophète Jérémie ".
Oui, la pauvreté spirituelle est là, mais parfois invisible à nos yeux. Elle a, en actes et en paroles, rendu le cœur de nos compatriotes malades et compliqué. Nous, citoyens de ce pays qu'on appelle le Cameroun, avons des cœurs de pierre. Il s'agit, nous nous expliquons, d'une opposition entre le cœur, siège des émotions, et la pierre, dure et froide. "Avoir un cœur de pierre" signifie donc être insensible, froid et fermé à toute émotion. Regardons autour de nous. Regardons de près les actes suicidaires que posent au quotidien nos frères et sœurs. Aujourd'hui, de nombreux Camerounais semblent insensibles à tout : aux Commandements de Dieu, aux lois de la République qu'on piétine et bafoue, ainsi qu'à la morale.
Lorsqu'un citoyen détourne à lui seul 2, 3… 40 milliards de Fcfa, lorsqu'un citoyen viole et tue une fillette de 4 ans pour des pratiques occultes, lorsqu'un citoyen tue ses parents pour s'enrichir ou pour être nommé à un poste juteux, lorsque les gouvernants restent insensibles à la détresse des milliers de jeunes diplômés condamnés au chômage, lorsqu'un médecin laisse mourir un patient au motif qu'il n'a pas d'argent pour payer ses soins, lorsqu'on organise ici et là de vrais faux cambriolages dans les édifices publics qu'on impute aux bandits fictifs, assurément, ces gens possèdent des cœurs de pierre, malades et compliqués. Ils sont intérieurement désorientées et connaissent diverses formes de malaise.
Que le Cameroun, " terre d'espérance pour beaucoup d'hommes et de femmes ", ne soit pas une terre de cruelles désillusions et des injustices qui blessent la dignité de l'homme créé à l'image de Dieu. Nos dirigeants doivent toujours avoir à l'esprit que : " la réalisation légitime des aspirations fondamentales des populations les plus démunies constitue la préoccupation principale de ceux qui assument les charges publiques, car leur intention - j'en suis sûr - est d'accomplir la mission qu'ils ont reçue non pour eux-mêmes, mais en vue du bien commun.
Notre cœur ne peut être tranquille tant que des frères souffrent à cause du manque de nourriture, de travail, de maison ou d'autres biens primordiaux. Pour arriver à apporter une réponse concrète à nos frères humains, le premier défi à relever est celui de la solidarité : solidarité entre les générations, solidarité entre les nations et entre les continents, qui engendre un partage toujours plus équitable des ressources de la terre entre tous les hommes ". (Cf. discours de Benoît XVI au départ de Luanda en Angola)

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