VINGT TROISIEME DIMANCHE ORDINAIRE " A " 2008 : La correction fraternelle dans les communautés chrétiennes
Père Jean-Pierre Mukengeshayi
Cet Evangile nous renvoie aux instructions de Jésus sur la vie communautaire, que nous pouvons lire dans le sermon sur la montagne. De quelle communauté s'agit-il ? Sans aucun doute de ce petit groupe de chrétiens, réunis chaque dimanche pour l'Eucharistie, et qui forme une Eglise locale.
Le mot phare de cet Evangile, c'est " frère ". Pourquoi aller voir celui qui a commis une faute grave ? Parce que je suis en alerte pour lui, en ce lieu intérieur où nous sommes nés du même Père et à jamais liés. Parce qu'il est en péril, je me sens davantage son frère. Pas question de prendre des distances, de le juger, de l'accuser : " Va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. " Je fais auprès de lui, comme le berger qui semblait oublier le troupeau pour donner tous ses soins à une seule brebis.
Mais, soyons réalistes. Je connais peu de gens capables de réussir ce que Jésus nous demande : " Si ton frère a péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. " On parle. Ah ! Oui on parle. Mais dans le dos des gens. " La petite fille du coin, celle qui s'assoie toujours là-bas à la messe ; le mari de X, celui qui porte toujours le chapeau ; le petit brun qui a des lunettes de laborantin… " Ou bien on les prend bille en tête, on crie, on est méchant, maladroit. Jésus nous demande d'être astucieux et pleins d'amour : " Montre-lui sa faute, reprends-le doucement seul à seul. S'il t'écoute tu l'auras gagné. "
Le gagner. Pour bien comprendre ce mot, il faut penser au cri du père de l'enfant prodigue : " Mon fils était perdu, et il est retrouvé ! " Quand on parle à un coupable avec ces sentiments, on a quelque chance pour le gagner. Le gagner ! Et non le guerroyer et le confondre en l'humiliant. Faire des remontrances, ça nous arrive assez souvent, mais peut-être n'avons-nous pas assez réalisé qu'il s'agit là d'un acte d'Evangile, qui exige donc un cœur d'Evangile.
Jésus en bâtissant son Eglise comme une fraternité, ne s'est pas fait d'illusion. Il savait les dissensions, les misères et les mesquineries humaines que l'on rencontre dans toute communauté. Et, ici, - cela ne va pas sans un certain malaise, quand on pense à l'usage odieux qu'on a pu faire de cette parole au temps de l'Inquisition, ou qu'on peut encore en faire dans ces groupes sectaires -, l'Evangile de Matthieu donne la démarche à suivre pour reprendre un frère qui pèche. La procédure est identique à celle du Manuel de discipline des Esséniens de Qumram. Elle comprend trois instances : l'avertissement en tête-à-tête pour ne pas faire perdre la face, puis l'appel à d'autres frères pour éviter des jugements trop subjectifs, et, en dernier recours le jugement de la communauté.
Il ne s'agit pas du tout ici d'être un redresseur de torts, toujours prêt à faire la leçon aux autres ou à pratiquer la délation. Mais il est souvent plus lâche encore de se taire ou de ne parler que dans le dos de celui qui se fourvoie. L'écrivain grec Plutarque, contemporain de nos Evangiles, faisait déjà remarquer : " Parce que maintenant l'amitié n'a qu'un filet de voix, quand il s'agit de faire des remontrances, bavarde qu'elle est pour flatter, et muette pour avertir, c'est de nos ennemis que nous sommes réduits à attendre la vérité ". Et le philosophe Proudhon, disait que " les lâches humains ont plus peur de dire une petite vérité à un homme que de se battre avec lui ".
En réalité, c'est d'une procédure de miséricorde dont parle l'évangéliste : tout doit être tenté pour maintenir dans la communion fraternelle celui qui est sur le point de s'en exclure. La correction fraternelle exige courage et délicatesse d'un côté, humilité et compréhension de l'autre. Elle ne se conçoit que dans un climat d'amour. Et si le frère s'endurcit et refuse d'écouter, il ne reste plus qu'à l'abandonner à la miséricorde du Pasteur suprême : lui fera l'impossible pour ramener la brebis égarée. Mais cela ne nous décharge pas de l'aimer, puisque nous devons aimer " même nos ennemis ", comme nous le rappelle le même Evangile (Mt 5, 43).
La prière renforce l'unité
Si le péché fait éclater la communauté, la prière renforce son unité. Si au milieu même de leurs conflits, deux ou trois frères " sont réunis au nom de Jésus ", " il est là ", au milieu d'eux. Si nous restons au ras du sol, nous divisons. Si nous nous élevons dans la prière, nous convergeons. La prière communautaire, en couple, en famille, en Eglise…-, est créatrice d'unité et porteuse de la présence du Christ. Faut-il désespérer quand nous ne voyons pas le succès de nos efforts de réconciliation ? Non. Il faut croire à l'efficacité, inobservable par nos moyens humains, de la prière. Et plutôt que de critiquer bêtement les autres, prions pour eux. Voilà une bonne manière d'être responsable de ses frères.
" S'il refuse… considère-le comme un païen et un publicain. " Cette formule nous choque, surtout venant de celui qu'on appelait " l'ami des publicains et des pécheurs " (Mt 11, 19). La dureté de cette condamnation ne s'explique précisément que parce qu'on a tout tenté pour sauver le frère. On peut même dire que c'est le frère qui s'est lui-même, exclu de la communauté par ses refus répétés. Il a, par trois fois, repoussé la main qu'on lui tendait. Après lui avoir donné toutes ses chances, patiemment, la communauté se reconnaît impuissante vis-à-vis de ce frère. Mais faut-il ajouter que, même dans ce cas ultime, nous ne sommes pas déchargés de l'aimer, ce pécheur, puisque nous devons aimer même les plus hostiles d'entre nos frères.
Jésus nous demande de rester dans l'amour, même quand c'est très difficile, sinon qu'est-ce que cela veut dire " aimer " ? Nous devrons peut-être encaisser des choses très dures. Tous les parents et tous les responsables le disent : maintenant, dès qu'on risque une remarque on se fait attaquer : " Tu prêches, tu prêches, mais tu la pratiques, toi, ta morale ? " Essayer l'humour (si on peut !) : " Tu as raison, je vois ta paille et pas ma poutre. Mais parlons quand même de ta paille. "
Les remontrances sont si mal reçues et nous avons tellement besoin de paix que nous serons tentés d'esquiver ce pénible devoir. A moins que nous ne soyons un grondeur né, et alors là, il faudrait voir la chose de près ! Plus souvent, on laisse aller, mais le désir de tranquillité à tout prix n'est certainement pas évangélique. Combien de fois une parole intelligente, calme et aimante, aurait pu sauver quelqu'un ? Il y avait autour de lui des amis qui voyaient clair et qui se lamentaient, sans oser faire le pas : " Il faudrait lui parler…"

Commentaires