Père Jean-Pierre Mukengeshayi
Comment ne pas détester ce patron qui bafoue des ouvriers courageux en donnant (devant eux !) le même salaire à ceux qui n'ont travaillé qu'une heure ? Aujourd'hui avec nos juristes bardés de diplômes, forts des syndicats puissants, on lui aurait intenté un procès. Heureusement que des exégètes nous aident à discerner les deux leçons de cette difficile, mais très belle parabole.
Elle révèle d'abord la bonté de Dieu, souveraine, non calculatrice et comblante. Dieu veut offrir à tous l'Evangile. Il veut ouvrir à tous la vie éternelle. L'exemple extrême de l'ouvrier de la onzième heure, c'est le larron qui, sur la croix, reçoit le fabuleux salaire : " Aujourd'hui tu seras avec moi au paradis ".
Mais la parabole braque aussi le projecteur sur nous " Fais bien attention quand on te dit que Dieu est bon à ce point : Si tu as du mal à comprendre, c'est que peut-être que toi, tu n'es pas bon. " Et c'est souvent vrai. Ceux qui trouvent que dans cette parabole, Dieu " exagère ", sont souvent lents à pardonner, lents à se jeter dans les bras de la bonté.
La clé de la parabole est dans la question du patron au délégué des mécontents : Est-ce que ton œil est mauvais ? Le regard du bon ouvrier sur ses camarades trop chanceux est inamical : " Ne traite pas aussi bien que nous ces tard Venus ". Une fois de plus, Jésus voudrait changer les Pharisiens. Il sait ce qu'ils pensent : " Nous travaillons beaucoup pour Dieu ". Ce n'est pas faux, mais du haut de cette assurance, ils jugent insupportable l'intérêt de Jésus pour les Publicains et les prostituées. "Comment ose- t- il les traiter aussi bien et même mieux que nous ? Un soi -disant rabbi qui fréquente cette racaille, qu'a-t-il à nous dire de Dieu ? Que sait-il sur Dieu ?
Eh bien, justement, quelqu'un qui connaît la bonté de Dieu sait tout de lui .Jésus voudrait révéler cette bonté, et il se heurte à des gens qui lui disent : " Non, ce n'est pas comme cela qu'il faut voir Dieu ". Il y a peut-être quelque chose d'étrange dans cette réaction, mais si nous réfléchissons à notre propre comportement, nous constaterons que c'est plus difficile qu'on l'imaginerait de croire à la fantastique et universelle bonté de Dieu.
Irrésistiblement, on pense qu'il aime surtout les gens bien, qu'il déteste les douteux, et nous voilà en train de juger, en son nom et à sa place, tel prêtre ou telle personne généreuse. " Il ferait mieux de s'occuper des honnêtes gens que d'aller traîner dans cette famille ou chez ces voyous ". Un divorcé remarié me disait : " Dans nos familles de chrétiens, il n'y a pas beaucoup d'amour ".
Et en politique, quel regard sur ceux "qui ne pensent pas comme il faut"! Bravo vont dire certains, acceptons n'importe quoi. Vive les ouvriers de la dernière heure et les bons larrons ! Dieu aime tout le monde ? Alors ne nous fatiguons plus à pratiquer la morale.
Il faut se fatiguer, il faut des ouvriers de la première heure. Quelle chance pour eux d'avoir été embauchés par Dieu si vite, de bonne heure et si paisiblement. Ils ricanent pour rien. S'ils savaient, et c'est la leçon que Mathieu veut donner, que le salaire " juste " qu'ils devaient avoir ce n'est pas d'abord l'argent, mais de rester aussi longtemps que possible avec le patron, ils ne récrimineraient pas contre lui. Rester avec le Maître.
Voilà ce que les derniers n'ont pas tellement eu ; ils n'ont pas eu le temps de jouir longtemps de sa présence parce que embauchés tard. Mais ils se sont contentés du peu de temps passé en sa compagnie pour gagner le " juste salaire ". Les premiers ont un devoir : qu'ils aiment les derniers ! Ils montreront qu'avoir été toujours proches de Dieu leur a fait connaître Dieu, et donc son amour. Si hélas, ils sont durs pour les tard venus et les déviants, ils ont beau ne jamais manquer de messe, ils restent loin de Dieu. " Celui qui n'aime pas dit Saint Jean ne connaît pas Dieu ".

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