Bruno Laki Dang
En cette rentrée scolaire 2008-2009 au Cameroun, l'occasion nous est offerte de réfléchir sur le rôle de l'école dans le développement du Cameroun et de l'Afrique. Plusieurs décennies après l'implantation des premières écoles en Afrique, la scolarisation n'a pas résolu les problèmes du développement du continent. Bien au contraire, au lieu de les résoudre, l'école en a créé d'autres et aggravé la situation du continent noir. Finalement, quelle école faut-il pour le développement des sociétés africaines ? Il nous reste à rétablir, dans cet article, les rouages du système éducatif précolonial, à dégager l'impact de l'école coloniale sur les sociétés africaines et à suggérer quelques solutions aux problèmes actuels de l'école auxquels se heurte le développement de l'Afrique.
L'école telle qu'instituée en Afrique par les puissances colonisatrices était inconnue en Afrique précoloniale. Est-ce à dire pour autant que les sociétés africaines d'avant la colonisation étaient dépourvues de toute institution de formation ? De nombreuses études ethnologiques ont prouvé, au contraire, l'existence en Afrique noire précoloniale d'un système éducatif capable de former un type d'homme à même de bien s'intégrer dans sa société.
En Afrique, l'éducation était l'affaire de toute la collectivité. Après l'éducation de l'enfant par sa mère, sa formation technique dès son sevrage était relayée vers l'âge de 7 ans par son père ou un maître qui l'initiait à son futur métier (agriculture, chasse, pêche, etc.). Au champ, par exemple, il apprenait, sous le contrôle des adultes, à se servir de la houe ou de la machette. La jeune fille, pour sa part, s'initiait auprès de sa mère ou de ses tantes à préparer la nourriture, à puiser de l'eau, à chercher du bois en brousse. Les groupes d'âge, en plus des parents proches, entament, de 7 à 15 ans, son éducation intellectuelle, morale et spirituelle.
Contes, proverbes, chants, jeux, tout est pris en compte pour inculquer au jeune les règles de bienséance ; le respect des vieux, du bien commun, etc. Les rites initiatiques, circoncision ou excision, très contestée de nos jours, achèvent la formation de l'adolescent et l'introduisent dans la classe des adultes. Durant parfois plus de 3 mois, selon les ethnies, les adolescents sont conduits en brousse où ils subissent sous la surveillance des initiés, des épreuves physiques et morales visant à faire d'eux des hommes vaillants capables de faire face aux difficultés de l'existence. La circoncision telle que pratiquée jadis chez les Moundang et les Mboum du Grand Nord Cameroun est aujourd'hui en voie de désagrégation.
Il ressort de cette brève description que le système éducatif précolonial africain cultive chez le jeune diverses aptitudes : endurance physique, esprit d'observation, mémoire, aptitude de transmission, maîtrise de différentes techniques, etc. qui l'intègrent déjà dans la société, en lui attribuant un rôle et une place. Sans vouloir attribuer simplement une fonction de production à l'homme, par sa participation aux travaux, par exemple, il représente non plus une charge pour les parents comme nombre de jeunes aujourd'hui, mais une personne déjà utile pour sa famille, pour sa communauté.
Le système éducatif traditionnel prend l'enfant en charge dès sa naissance, lui transmet connaissances et techniques qu'il assimile pour assurer son intégration sociale et léguer à d'autres qui, comme lui, auront la tâche d'assurer la survie de la société. C'est dans ce contexte socioculturel stable que les puissances colonisatrices ont imposé l'école. Cette introduction brutale de l'école en Afrique aura de nombreuses conséquences sur les sociétés africaines que nous rappèlerons après avoir évoqué les différentes réactions des populations africaines face au système éducatif occidental.
L'école coloniale, introduite en Afrique pour fournir à l'administration coloniale des fonctionnaires subalternes locaux, n'a pas tout de suite été bien accueillie pour plusieurs raisons. Le feu Père Yves Tabart, prêtre ayant servi chez les Kirdi à Douvangar, nous en donne quelques échos : " En ces temps-là, les gens ne voulaient pas envoyer leurs enfants à l'école. Pour eux, c'est perdre l'enfant. L'enfant, s'il va apprendre le français, c'est le perdre".
Le monde musulman, précurseur pourtant de l'instruction scolaire dès le XIè siècle à travers les écoles coraniques, s'est aussi opposé à l'école occidentale. " Si je leur dis un jour d'aller à l'école nouvelle, ils iront en masse. Ils y apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. Mais apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu'ils apprendront vaut-il ce qu'ils oublieront. […] Nous refusions l'école pour demeurer nous-mêmes et pour conserver à Dieu sa place dans nos cœurs. ", rappelle Cheikh Hamidou Kane.
Recrutement forcé
Face au refus des uns et des autres d'envoyer les enfants à l'école, les autorités coloniales vont lancer à travers les villages une campagne de recrutement forcé d'enfants aux traits éveillés pour remplir les écoles qui, pour l'essentiel, vont assurer une éducation de base dans différents types de formations scolaires. En milieu rural, l'école du village, dirigée par un instituteur indigène, apprend aux élèves la langue française et les travaux agricoles ; l'école régionale, tenue par des instituteurs européens, prépare pendant au moins deux ans au CEP indigène.
Située en ville, l'école urbaine, assure une formation professionnelle (forge, menuiserie, etc.). L'école primaire supérieure recrute les meilleurs certifiés des écoles urbaines pour une préparation de deux ans aux postes subalternes de l'administration locale et du commerce. Au Cameroun, beaucoup se souviennent encore de l'école primaire supérieure de Yaoundé, occupée actuellement par le CES de Ngoa Ekele.
Les parents ont commencé à inscrire massivement leurs enfants à l'école lorsqu'ils ont compris qu'elle peut être un chemin de salut, un facteur de promotion sociale pour leur progéniture. "Autrefois, les parents n'envoyaient pas leurs enfants les plus aimés à l'école. Un fils bien aimé, le père a tendance à le garder auprès de lui. Les filles, on ne les envoyait pas à l'école. Mais après, le père voit que l'enfant rejeté qu'il a envoyé à l'école est devenu quelqu'un ; et celui qu'il a choyé et gardé auprès de lui se plaint. Alors, petit à petit, les gens comprennent qu'il faut laisser aller tout le monde à l'école ", nous laisse entendre le Père Yves Tabart.
" Dans le monde actuel, il faut savoir lier le bois au bois pour être quelqu'un […] Le temps de l'ignorance est passé […] Les jeunes sont l'avenir. Ils doivent tous aller à l'école. Je ne veux pas que Climbié subisse le sort que m'imposa mon oncle qui me cachait au moment du recrutement scolaire. Notre enfant sera instruit ". (Bernard Dadié).
Une fois l'importance de l'école comprise, les jeunes africains vont s'y ruer. Cette scolarisation massive va entraîner par la suite de sérieuses mutations sociales en Afrique. En lui interdisant l'accès aux richesses de la vie traditionnelle africaine, le système éducatif occidental a déraciné le jeune de la culture, de l'éducation africaine, soucieuse, elle, de la formation intégrale de l'Africain. De plus, l'école a fait naître une classe de privilégiés, citadins scolarisés, au détriment des paysans analphabètes pauvres et des populations des bidonvilles, ruraux transplantés en ville. Elle a ainsi contribué à accentuer l'exode rural et la désintégration de la société traditionnelle africaine.
Les entorses
Cependant, nous ne saurons, malgré les entorses qu'elle a provoquées à nos sociétés, faire table rase de nombreux bienfaits de l'école qui, par exemple, a permis l'émergence des leaders politiques qui ont conquis l'indépendance, etc., etc. Mais, tout en aidant à résoudre certains problèmes, l'école héritée de la colonisation a créé dès l'aube des indépendances de nombreuses autres difficultés, parfois inhérentes à l'institution scolaire même, qui se sont aggravées ces dernières décennies et qui compromettent le développement de l'Afrique.
On dénonce partout l'insuffisance des écoles, des enseignants, le sureffectif des salles de classes (certaines classes comptent même plus de 200 élèves), le manque de matériel didactique, les programmes toujours trop calqués sur les modèles occidentaux. Dans l'enseignement technique, on déplore l'insuffisance de l'équipement technique pour la pratique et la place trop importante accordée aux matières littéraires au détriment des disciplines scientifiques et techniques. Au terme des études, des difficultés d'accès à l'emploi.
A défaut de se trouver un emploi en ville, les jeunes déscolarisés ou sans emploi, préfèrent rester chômer en ville au lieu d'aller mettre en valeur champs et plantations aux villages, où d'ailleurs beaucoup de personnes ne tolèrent pas encore le " retour à la terre " des jeunes scolarisés. Même si elle a permis l'insertion de quelques-uns dans la vie active, l'école arrache à la production, surtout agricole, poumon de l'économie des pays africains, beaucoup de jeunes ; elle ne les rend pas non plus assez productifs et abandonne la plupart d'entre eux au chômage.
L'Abbé Jean-Marc Ela, au cours d'une session de formation en 1972 à Tokombéré, avait fait état de cette situation en ces termes : " L'école est normalement le lieu où se forment des hommes appelés à devenir des agents dynamiques de leur propre développement ; or, l'enfant qui est allé à l'école tend à abandonner si radicalement l'univers traditionnel qui lui devient difficile d'y revenir et de s'y adapter lorsque au terme de ses études il doit y travailler ". Doit-on alors, face à cette situation, reformer à nouveau l'école ou plutôt entreprendre une transformation de la société afin de relancer le développement de l'Afrique ? (À suivre)

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