Bruno Laki Dang
Au Nord Cameroun, les jeunes filles qui parviennent à faire les études supérieures comme les garçons, et, avec un peu de chance, à se trouver un emploi, ne se comptent plus sur les doigts de la main de nos jours. Malheureusement, à côté de celles-là, d'autres, plus nombreuses, sont soit déscolarisées ou retenues, au nom de certaines coutumes, en marge de l'école. Il existe des solutions atténuantes aux effets de la sous scolarisation sur la jeune fille et sur la société, tel que présentées dans cet article.
Le Grand Nord Cameroun, en plus de l'Est, traîne la réputation d'être sous scolarisé. L'écart de scolarisation entre les deux sexes reste considérable. Cette sous scolarisation des filles résulte de plusieurs facteurs socio culturels bien visibles à travers la condition de vie des trois filles suivantes :
Mariamou, âgée de 12 ans, ne va pas à l'école. Tôt le matin, elle s'en va dans la rue vendre des beignets ou des fruits disposés dans un plateau posé en équilibre sur sa tête. Elle en revient avec un peu d'argent qu'elle donne à sa mère pour contribuer à la ration quotidienne.
Une autre, Aïssatou, n'a pas été inscrite à l'école. A l'âge de 13 ans, on l'a mariée à l'un des amis de son père, âgé, lui, de 40 ans. Doudou, quant à elle, a atteint la classe de 5ème. Avant la fin de l'année scolaire, elle a été conduite chez son époux.
De ces quelques situations décrites ci-dessus, il ressort que des parents, illettrés pour la plupart, riches ou pauvres, pensent encore que la jeune fille n'est pas faite pour l'école. Ils donnent donc très tôt leurs filles en mariage, à l'âge de 12 ou 13 ans, comme 3ème ou 4ème épouse, souvent à des personnes très âgées. En attendant un prétendant, la jeune fille est, soit "enfermée" dans les "sarés", à l'exemple d'Aïssatou, soit poussée dans la rue, comme Mariamou, pour vendre des marchandises ou même envoyée à l'école à l'instar de Doudou. Il suffit qu'un prétendant verse la dot pour qu'on retire aussitôt la jeune fille de l'école pour l'envoyer en mariage.
Paradoxalement, grand est pourtant l'émerveillement des gens du Grand Nord lorsque des femmes de cette région, hauts cadres de notre pays, apparaissent au cours des cérémonies à la télévision. Il est vrai que tout le monde n'est pas appelé à devenir grande personnalité, mais ces dames ne seraient jamais devenues des personnalités vraiment utiles pour la nation et pour leur famille, si leurs parents les avaient maintenues prisonnières des sarés ou empêchées d'aller à l'école.
Ces usages rétrogrades ne sont pas propres aux seules cultures africaines. En Amérique latine aussi, précisément au Mexique, les Tzotzil n'envoient pas simplement, mais vendent leurs filles, très jeunes aussi, en mariage. Même une fois le mariage célébré, si l'homme n'est pas satisfait de son épouse, il peut la rendre à ses parents et récupérer son argent.
Traditions obsolètes
Ces traditions surannées qui mettent le mariage au devant de la scolarisation, présentent de nombreux contrecoups déplorables tant pour la jeune fille que pour la société dans laquelle elle évolue. D'abord, les jeunes filles mises en marge de l'école sont contraintes de s'exposer aux dangers de la rue (agressions, prostitution) en y allant vendre afin de gagner un peu d'argent pour leurs mères qui, au nom de certains interdits socio-religieux, n'ont la permission de sortir des sarés que de nuit et voilées ! A ces heures, même lorsqu'elles disposent d'une autorisation, ce qui n'est malheureusement pas le cas, il leur est difficile de mener des activités génératrices de revenus.
Ensuite, les filles qu'on "emprisonne" dans les sarés restent coupées du monde et de tout ce qui peut promouvoir leur épanouissement. Enfin, celles qu'on pousse tôt en mariage ne remplissent pas toujours les conditions exigées par le foyer. Une jeune fille mariée à 12 ou 13 ans, dans un contexte où, qui dit mariage, dit enfantement, n'atteint pas encore la maturité physique et affective nécessaire pour porter en son sein un enfant et l'élever convenablement. C'est donc pourquoi, les enfants qui naissent des mères adolescentes accusent un taux de morbidité et de mortalité élevé dû à la prématurité, à la malnutrition et au manque d'encadrement psycho-affectif.
Or, avec un peu d'instruction, la vie de la jeune fille et même celle de sa famille peuvent connaître une réelle amélioration. En effet, une mère instruite est mieux disposée à recevoir et à mettre en pratique pour le bien-être familial, les bons conseils relatifs aux soins de santé primaires, à l'alimentation, aux techniques puériculturelles modernes, ainsi qu'aux techniques de gestion, vulgarisés par divers centres de formation et d'animation pour femmes. Il est vrai que le rôle de mère, malheureusement méprisé de nos jours, demeure l'un des rôles primordiaux de la femme, cependant il arrive que les mères soient contraintes d'exercer une activité professionnelle pour améliorer les revenus de leur famille.
Ici aussi, les femmes instruites, mieux que les autres, arrivent parfois à occuper des postes-clé qui leur permettent de mettre leur famille à l'abri des soucis financiers. Même comme l'éducation des enfants en souffre, tant la bonne ou n'importe quel autre " baby-sitter " ne peut valablement remplacer la mère génitrice. N'a-t-on pas d'ailleurs vu de braves mères abandonner une bonne carrière par souci de mieux éduquer leur progéniture ? De toute façon, nous avons intérêt à assurer la formation, l'éducation des jeunes filles, des jeunes femmes même si elles désirent restreindre leur action dans le strict cadre du foyer. Car, "aucun instrument de développement n'est plus efficace que l'éducation des filles et l'émancipation des femmes. [ … ]
La pleine participation des femmes donne des résultats immédiats : les familles sont en meilleure santé ; elles mangent mieux ; leur revenu et leur épargne augmentent. Or, ce qui est vrai pour les familles l'est aussi pour les collectivités, et finalement pour des pays entiers.", comme l'a si bien souligné l'ex-Secrétaire Général de l'ONU, Koffi Annan, à l'occasion de la Journée Internationale
Les ONG au secours
C'est d'ailleurs conscient de l'impact positif de la scolarisation sur la jeune fille elle-même et sur la société toute entière que des ONG viennent en renfort à l'Etat pour encourager les filles à s'inscrire à l'école. Dans l'arrondissement de Touboro, les filles des écoles primaires ravitaillées en produits PAM reçoivent des vivres en guise de motivation. Cette action en leur faveur stimule les autres jeunes filles à prendre aussi le chemin de l'école dans cette région des plus sous-scolarisées du Grand Nord. Ailleurs dans le Grand Nord toujours, les organismes offrent des trousseaux scolaires aux jeunes filles à la veille de la rentrée scolaire.
Des centres socio-ménagers ont vu le jour çà et là, c'est le cas, entre autres, de la Maison la Coopération
Certaines filles, quant à elles, conscientes de la situation, ont pris leur sort en main et se battent d'elles-mêmes pour financer leurs études. C'est le cas de Neige, orpheline de père : "Ma maman m'a dit qu'elle ne peut plus payer ma scolarité. Alors j'ai décidé de travailler pour gagner un peu d'argent et payer moi-même mes études. Les vacances dernières, j'ai vendu un peu de manioc et préparé du bil-bil. C'est ce que je vais faire pour pouvoir continuer mes études ".
En tout état de cause, malgré les difficultés économiques de l'heure, les parents gagneraient à assurer la scolarisation de leurs enfants, surtout celle des filles, car "un enfant qu'on enseigne, est un homme qu'on gagne".

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