EDITORIAL : L'humble hommage au Patriarche Aimé Césaire
Abbé Martin Nag Iked
Cher Vénérable Patriarche Aimé Césaire,
Distingué homme de culture et grand humaniste,
Permets-moi de paraphraser Job mieux instruit de la souveraine liberté de Dieu et s'adressant alors à son Seigneur " Je ne t'ai connu que par oui- dire, mais maintenant je commence à davantage savoir qui tu as été et l'héritage que tu nous laisses" (cf. Job. 42, 5).
Prêtre de l'Eglise Catholique actuellement Vicaire à la Cathédrale SS
Après cette belle célébration eucharistique, je rends encore grâce à Dieu qui s'est servi d'Aimé Césaire comme d'un prophète, et à sa suite, de tant d'exégètes qui ont maîtrisé son style et sa pensée pour les transmettre à la postérité. Tu as su communiquer au monde de notre temps et de façon plurielle des valeurs humaines et chrétiennes impérissables : la dignité de l'homme, la vérité et la liberté, le droit à la différence, à travers un inlassable et exaltant combat, au moyen d'innombrables armes miraculeuses.
A l'aube des indépendances africaines, mes camarades de classe et collègues enseignants, nous ressentions l'indicible amitié qui nous unissait par-delà l'espace et le temps.
Nous étions pour la plupart des fils de pauvres paysans, ressortissants des villages ruinés par les travaux forcés et la lutte pour l'indépendance. Nous sortions des départements pris en otage par des nationalistes maquisards et l'impitoyable administration de la terreur. Il nous fallait sortir de ces deux feux nourris de haines inassouvies, pour venir poursuivre nos études en ville.
Nous avons vécu la tragédie du laissez-passer, le déracinement, la déportation, la brimade, les sévisses, le cannibalisme sauvage d'un colonialisme désuet longtemps entretenu par de protégés héritiers du parti unique et de la dictature des démocraties rétrogrades. Nous grandissions, tapis dans la peur, la délation, les trahisons, victimes de criardes injustices et du tribalisme féroce. Bref le contexte que décrit à sa manière l'Archevêque de Douala dans Les deux régimes politiques d'Ahmadou Ahidjo, de Paul Biya et Christian Cardinal Tumi, prêtre.
Certains jeunes rédigeaient leur Cahier d'un retour au village natal. D'autres se sont prématurément sentis la vocation d'être " la bouche des malheurs qui n'ont pas de bouche et leur voix, la liberté de celles qui s'affaissent aux cachots du désespoir ". Ils se sont dit : " qu'importe, nous chanterions, nous hurlerions…". Ils ont payé du prix de leur vie une révolte embryonnaire, systématiquement étouffée comme un poussin dans l'œuf par le régime politique de l'époque.
Vénérable Patriarche, l'héritage que tu nous laisses demeure d'une richesse insondable. Tu as su montrer aux Nègres et à l'humanité tout court le sens de l'honneur, le souci du travail bien fait, un inlassable attachement à une recherche disciplinée, pour la liberté et l'excellence, dans la claire conviction que l'idéal nous est accessible. Tout cela peut suggérer une profonde relecture de la parabole des talents reçus pour les faire fructifier, au prix de douloureuses ruptures et de constants arrachements à soi et aux autres. De fait, dans une Afrique qui se délabre à l'heure de la mondialisation, tu nous invites à une sérieuse prise de conscience de nos responsabilités face à l'histoire.
Fils de colonisé et arrière petit-fils d'esclave, tu t'es résolument tourné vers ta race, vers la Martinique
Pour cela aussi, tu peux être admiré comme un homme à la recherche de sa patrie, selon l'intuition du professeur de Lettres M. Ngal. C'est vrai, l'Afrique, la France la Martinique
C'est pourquoi, Vénérable Patriarche, nous te confions, à la miséricorde de Dieu et à son Fils Jésus Christ, Lumière née de la Lumière. Puisses-tu la Lumière




Je n'avais pas lu ce bel hommage à Césaire. Je vous partage aussi les pensées qui me sont venues à l'Esprit à la suite de son grand départ...
HOMMAGE INTIME A UN PROPHETE POUR LES NOIRS ET TOUS LES OPPRIMES
Merci Césaire!!!!!!
Faut-il en rajouter au concert d'hommages qui accompagnent cet homme à l'instant de sa séparation d'avec ceux qui continuent leur route sur cette terre? Ne s'achemine -t-on pas vers un brouhaha convenu qui se dédouane facilement des exigences d'une vie comme celle de Césaire en lui concédant unanimement et sans apparente exigence le statut posthume de grand homme?
Pour ce qui me concerne, la réponse à la première question est oui, et celle à la deuxième question est non. Le brouhaha, bruit confus et indistinct, viendrait de témoignages hypocrites et infondés. Gardons-nous d'entrée de jeu des procès d'intention et accordons à tous une prime prépayée de la sincérité.
Cela dit, aucun jeune d'Afrique noire (je déteste l'expression Afrique sub-saharienne qui vient trop tard, alors que pour nous, être noir a cessé d'être une tare, et que nous revendiquons le fait de l'être, grâce notamment à Aimé Césaire) de ma génération, celle de ceux qui sont nés dans les années 70 ne saurait nier ce que nous devons aux écrits de cet homme si proche et si lointain. Et pour cela, aucun hommage ne sera de trop!
Certes, nous sommes nés dans un pays théoriquement libre et indépendant. Mais les traces de la présence dominatrice du pays colonisateur étaient encore trop évidentes. Et le risque d'aliénation était encore plus important pour nous, que pour ceux qui avaient vécu dans leur peau l'incomparable violence du régime colonial. Ils avaient, eux au moins, dans leur chair les raisons de se contenter de leur liberté, fut- elle partielle, puisqu'elle n’avait pas empêché une domination économique qui se prolonge aujourd'hui. Les douleurs de la servitude les faisaient apprécier à sa juste valeur l'indépendance qui leur avait été concédé gracieusement. Mais l'indépendance "donnée" de manière condescendante ne restaure pas la dignité. Elle maintient donc dans l'esclavage et l'auto-dépréciation. En fait le fil est plus fin, il est invisible, mais il demeure...
Nous, nous étions héritiers de cette Afrique là; nous étions descendants directs de colonisés, de personnes aux mentalités ravagées par un efficace lavage de cerveau qui a conduit certaines jusqu'au mépris d'elles-mêmes. Il ne pouvait en être autrement, puisque nos parents sont nés dans un monde ou le pouvoir colonial était au faîte de sa puissance. La force d'âme et la vaillance de leurs parents qui ont courageusement résisté leur ont soigneusement été occultées. L'unique référence c'était les autres. Les vainqueurs, les maîtres, les patrons, les chefs, les pères.
Nous sommes descendants de personnes pour qui naître en Afrique et avoir une peau noire était une condamnation a priori. Seule planche de salut, le larbinisme en face des représentants de la puissance coloniale, qui n'étaient pas toujours le meilleur de ce que produisait leur société d'origine en termes de personnes intelligentes et moralement recommandables.
Dans mon Cameroun natal en bien des langues, aujourd'hui encore, l'expression "je vis comme un blanc" est synonyme de vie aisée, et ordonné. On ne le dit pas, mais cela est sous entendu: un noir, par essence ne peut vivre dans l'ordre et dans la dignité. Nous, qui naissions dans un pays prétendument indépendant, n'avions pas la douleur physique; Mais le legs de l'admiration béate qui a pour corollaire une idée très petite de nous-mêmes et qui est puissamment vénéneux à l'encontre du moindre germe d'esprit critique, nous était bel et bien parvenu.
Ces préjugés et ces stéréotypes continuent à avoir court ici en Europe, comme en Afrique d'ailleurs. Quelle frayeur pour certaines familles lorsque l'un ou l'une des leur contracte une union avec un noir d'Afrique...A l'inverse, sans grande surprise du reste, le même évènement est vécu comme un honneur, le signe d'un destin particulier!! Ce matin encore, quelqu'un me disait avant le début de la messe dominicale, sous le ton confiant et amical de la confidence, qu'en Afrique, les gens attendent que tout leur tombe du ciel. Ils sont inaptes à l'effort et répugnent à travailler...
Nous sommes nés de parents à qui on avait fini par faire croire que toutes ces inepties étaient la vérité. Tant et si bien qu'aujourd'hui encore, même dans des sphères élevées de la société africaine, la parole d'une personne issue de l'ancienne puissance colonisatrice a comme un poids de vérité plus important que celle prononcée par un compatriote ; Tant ce dernier est précédé d'un soupçon inconscient et pour cela extrêmement virulent, d'incompétence et de malhonnêteté. Ce regard hagard et ébahi qui a fait la fortune de certaines publicités en France (y a bon banania) au début du XXème siècle, on le retrouve parfois encore aujourd'hui. Pire encore, pour nous qui vivons ici, on nous le réclame comme pour nous dire "soyez authentiques, soyez ce que vous êtes, demeurez dans votre attendrissante stupidité, on vous aime ainsi."
Césaire est grand pour nous, il est une bénédiction pour tous les noirs de la terre parce qu'il a fait retentir dans le monde le cri que l'on croyait définitivement étouffé. Celui de L'homme vraiment homme qui dit son humanité vraiment niée par son semblable. Par delà le ton de révolte légitime qui est le sien, c'est un hommage à la vérité; c'est une liturgie dans le sens étymologique du terme, car ses écrits constituent d'une certaine manière un service divin, un culte à la vérité, la vérité de la création, la vérité de Dieu sur l'homme. Je le dis sans ignorer que Césaire n'était pas proche de l'Eglise, et moi je suis prêtre catholique.
Cependant, même si je n'aurais jamais été communiste, je comprends la distance d'un homme comme Césaire par rapport au christianisme. Je suis en cela aidé par le concile Vatican II lorsqu'il affirme que " l'athéisme considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même; il la trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des religions (...) C'est pourquoi dans cette genèse de l'athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n'est pas mince, dans la mesure où par une négligence dans l'éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d'eux qu'ils voilent l'authentique visage de Dieu et de la religion plus qu'ils ne le révèlent..." GS 19, § 3
Avec ça je ne dis pas que Césaire était athée, je n'en sais rien, mais il était certainement un homme de bonne volonté qui a participé au plan de Dieu, car nous dit encore le concile, "tous les hommes doués d'une âme raisonnable, et créés à l'image de Dieu, ont même nature et même origine; tous, rachetés par le Christ, jouissent d'une même vocation et d'une même destinée divine: On doit donc, et toujours davantage reconnaître leur égalité fondamentale" GS 29, § 1
Césaire ne sera jamais oublié de nous, parce qu'ils est de ceux qui ont manifesté, crié, chanté, pleuré, mis en scène et déclamé avec le plus de justesse et le plus de vigueur cette "égalité fondamentale", malgré les entailles profondes des blessures de l'histoire. Césaire nous aide encore aujourd'hui à accepter:
"J'accepte... j'accepte... entièrement sans réserve.
ma race qu'aucune ablution d'hysope et de lys mêlé ne pourront purifier
ma race rongée de macules
ma race raisin mur pour pieds ivres
ma reine des crachats et des lèpres
ma reine des fouets et des scrofules
ma reine des squasmes et des chloasmes
j'accepte. j'accepte.
Et si aujourd'hui, nous avons appris la fierté de nous-mêmes et voulons la transmettre à nos enfants sans les conduire à la haine et au mépris de l'autre, si aujourd'hui nous savons que l'essentiel inscrit en nous dès notre appel à l'existence, la sublimité de notre vocation, et la grandeur de notre destinée comme homme, personne ne peut nous l'enlever, c'est parce que la providence a suscité un homme comme celui dont nous nous séparons ces jours-ci, et bien d'autres à l'aura moins large, mais dont la contribution sera peut être mieux reconnue un jour. (Je pense notamment au Père camerounais Meinrad Hebga de la compagnie de Jésus décédé le mois dernier.)
Alors je veux dans cet espace dans lequel j'ai l'habitude de commenter l'écriture, dire merci à Césaire et merci au Seigneur d'avoir suscité dans notre temps une telle personnalité. Car, et c'est encore Césaire qui nous le dit,
" la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique"
Cette voix nous a révélé l'essentiel:
" Car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie,
que nous parasitons le monde.
Mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer (...)
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force,
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête."
Quand les écrits du pasteur King nous émouvaient jusqu'aux larmes dans notre chambre d'étudiant à Ngoa Ekéllé, c'est parce qu'ils se faisaient en nous l'écho de paroles lues et étudiées quelques années plus tôt, dans le cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire; elles suscitaient déjà en moi le désir irrépressible de consacrer ma vie à l'unique raison de vivre: affirmer et incarner le destin de l'humanité comme fraternité. Si les hommes ne vivent pas en frères, ils s'auto détruiront. ceux là qui ont combattu les inégalités se sont toujours écartés de la pernicieuse dialectique du maître et de l'esclave, car ils ont fort bien compris que celui qui maintient son semblable dans l'inhumanité, sombre lui-même par le fait même, dans l'infra humanité et sans le savoir apparait comme un monstre à ceux qui le regardent. Que de monstres dans l'Afrique contemporaine; dans les bureaux des administrations, les cabinets ministériels, les lieux de pouvoir où un Alzheimer généralisé a fait disparaître le sens du service et conduit les uns et les autres à humilier ceux qu'ils doivent servir...
C'est pourquoi, si je voulais retenir un mot de Césaire, je retiendrais celui-ci:
"Et surtout, mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur
car la vie n'est pas un spectacle,
car une mer de douleur n'est pas un proscénium,
car un homme qui pleure n'est pas un ours qui danse..."
Invitation à renaître à la sensibilité, à guérir de la surdité et de la cécité qui nous empêchent d'entendre la nouvelle humanité encore tapie dans l'ombre et dont la requête est étouffée par les divertissements des temps modernes, aussi sophistiqués qu'inutiles, et de voir la lumière du futur qui veut inonder notre présent et faire jaillir dès à présent un autre monde.
Oui le futur de l'humanité, c'est le cœur de Dieu; Ce cœur de Dieu qui pour moi est aussi le pays natal de cette humanité, dont la nostalgie non étouffée l'amène à ne point se conformer avec un monde qui s'édifie sur les cadavres, les injustices et le mensonge sur la véritable condition de l'homme.
Merci Césaire, Tu es définitivement retourné au pays natal; que la bonté de Dieu te soit donnée en partage, toi qui fus si bon avec les petits.
"Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait" Mt 25,40
Père Pascal MOLEMB EMOCK, prêtre catholique camerounais en France.
Rédigé par: Père MOLEMB | le 04/07/2008 à 07:11