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FRITZ NTONE NTONE : '' Les populations de la ville de Douala ont été tellement traumatisées que je comprends qu'elles soient sceptiques aujourd'hui''

Interview réalisée par le Père Antoine de Padoue Chonang

Fritzntonew398_1Après un peu plus de 100 jours à la tête de la Communauté Urbaine de Douala (CUD), le Délégué du Gouvernement Dr Fritz Ntonè Ntonè, d'ordinaire si réfractaire aux interviews, au point que des confrères - et non des moindres - s'en sont amèrement plaints tout haut, s'est longuement épanché au micro de notre reporter, en saluant au passage le caractère " objectif, impartial et courageux " de votre journal. Dans une savoureuse alchimie où le médical et le politique fusionnent harmonieusement, le Docteur-Délégué du Gouvernement, après avoir fait l'état des lieux de la CUD, expose son plan d'action révolutionnaire, ainsi que sa vision de la Cité dont il est désormais le premier magistrat. Voici la suite de l'entretien à cœur ouvert qu'il a bien voulu accorder en exclusivité à L'Effort camerounais. Un véritable régal.

Monsieur le Délégué, les petits milliards ont l'habitude de se volatiliser à la CUD, où vous venez d'atterrir. Un vieil adage dit que " l'appétit vient en mangeant ". A force de manipuler de gros dossiers, voire de gros sous, à longueur des journées, ne serez-vous pas exposé au danger de la contamination, ou bien pensez-vous être suffisamment vacciné contre le risque… de vous lécher les doigts, ou de succomber aux offres alléchantes des puissants lobbies et autres groupes de pressions ?
Je crois que c'est une question pertinente. En d'autres circonstances, j'ai déjà donné la réponse. Personne ne hait l'argent. Même les hommes d'Eglise que vous êtes, à chaque messe il y a le panier qui circule. Donc, au fait, ça, c'est un amour universel. Mais quand cet amour commence à être dévié, on est malade. Donc celui qui ne voit l'argent que pour l'argent, va perdre sa quiétude et oublie ses objectifs. C'est pour cela, je pense, que plus on en a, plus on devient malade. Parce que celui qui a beaucoup d'argent ne dort pas bien. Il ne sait même pas quoi faire avec l'argent. Et lorsqu'on est engagé dans cette spirale, on n'arrête plus. Plus on en a, plus on en veut, et plus on en a, plus on se sent en insécurité. Mais ce n'est pas là le noyau de mes satisfactions. Ma satisfaction est beaucoup plus morale, beaucoup plus spirituelle. Mais, je n'oublie pas que je dois manger. Mais pas manger quelque chose qui me donne la diarrhée (Rires) …

D'où tirez-vous cette force ? De votre foi ? De votre éducation ?
Je tire cette force de mon éducation, et d'un simple constat ou observation…. Parce qu'au fait, même de ma formation, j'ai eu beaucoup d'occasions qui m'ont permis de réaliser que l'homme, quand il enlève ses habits, lui-même en est conscient. Chaque homme qu'il soit petit ou grand, devant son miroir, s'il fait son examen de conscience, s'il se demande pourquoi, quand il passe, les gens se courbent, etc…, il découvre une raison, et c'est cette raison lui permet de lever ou de baisser la tête. Donc c'est ça l'homme. C'est pour cela que le plus grand plaisir pour moi, c'est si les populations sont contentes. Si oui, vraiment je dors tranquille. Mais, si les populations sont fâchées et qu'on me donne 50 millions pour ma poche, il n'y a pas une adéquation entre le travail et la satisfaction morale et ce qu'on a au niveau pécuniaire.

A l'hôpital Laquintinie, vous aviez énergiquement combattu la corruption et l'arnaque. Que comptez-vous faire pour éviter la prolifération de cette gangrène à la CUD ?
Je crois c'est un problème très difficile et délicat. Et celui qui refuse de le voir avec objectivité va toujours être déçu. Si on prend 100 Camerounais, 90 au moins sont corrompus, par rapport à la définition de la corruption. Dans tous les domaines, même au niveau de l'Eglise. Il y a plusieurs formes de corruption. J'ai donc l'habitude de dire que, celui qui va contre le naturel, le naturel l'écrase. S'il y a donc un vote pour ou contre la corruption, naturellement, ceux qui sont corrompus, étant nombreux, vont voter pour la corruption. Donc il y a beaucoup plus de corrompus que ceux qui veulent que ça change. Il faut donc d'autres approches. Et les approches que moi je propose, c'est le déplacement des niveaux d'équilibre, c'est-à-dire qu'on ne fait rien pour rien. On a un salaire bas, ça satisfait déjà la conscience. Parce que j'ai un salaire bas, je peux faire monnayer les services. Le monnayage de ce service me permet d'amener les enfants à l'école, de construire ici ou là, etc… Donc au fait, toute situation a un équilibre à un certain moment stable. On ne peut pas le changer sans penser à tous les aspects. C'est pour cela qu'il faut déplacer le niveau d'équilibre c'est-à-dire qu'en voulant frapper ici, on sait qu'on frappe parce qu'il y a une solution de substitution. Ce qui est souvent un peu difficile, mais ça marche presque toujours. Donc on diminue les velléités au niveau de la corruption si on améliore les conditions de travail, si on améliore l'état d'esprit au travail. Ce n'est pas seulement un problème d'argent. C'est un problème d'état d'esprit au travail. Et si on a toutes ces richesses là : morale, intellectuelle, ce confort, on commence à percevoir l'argent de moins en moins comme une grande nécessité qui peut ouvrir toutes les portes. Donc le bonheur n'est pas toujours dans l'argent. Le bonheur est dans l'amélioration de l'environnement et dans l'amélioration de l'état d'esprit des gens.

La société des fourrières de Douala s'est illustrée par de nombreux abus dans la ville de Douala. Peut-on connaître le sort actuellement réservé à cette structure ?
Pour le moment ses activités sont suspendues, et attendent le dernier grand chantier de cette année c'est-à-dire le plan de circulation de la ville de Douala, où tous ces problèmes seront débattus. Les parkings, les panneaux de signalisation, etc….

Justement, la meilleure façon de procéder ne consisterait-elle pas d'abord à résoudre le problème en amont, en aménageant les parkings, et en fixant des panneaux de signalisation, au lieu d'entretenir le flou pour mieux arnaquer la population ?
En fait, l'activité étant suspendue, la réflexion qui va commencer dans moins d'un mois est une réflexion qui sera élargie à toutes les parties prenantes : les syndicats, les services, etc… Et puis il faut qu'il y ait un consensus dans ces choses là. C'est-à-dire que si nous décidons qu'il y aura un parking à cet endroit là, les gens seront informés. Si nous décidons ensemble que cette voie, c'est sens unique, les gens seront informés. Il y aura donc un consensus sur cela. Et il y aura les visas nécessaires. Ce n'est pas la décision du Délégué du gouvernement. Si cette idée est déjà tissée, nous passons l'idée ou tout le dossier au Conseil de la CUD qui va l'approuver. Et chacun sera donc informé sur la façon de circuler dans la ville de Douala, de stationner dans la ville de Douala, les emplacements des têtes de taxis, des arrêts bus, etc. Tout cela c'est une vaste réflexion qui sera élargie à tout le monde.

Y a-t-il dans votre programme d'action, un volet réservé à l'encadrement des fous et des enfants de la rue, ou bien les considérez-vous tout simplement comme des non entités ?
Je crois que nous avons prévu dans le budget 2007 une vaste opération de prise en charge des malades errants de la ville de Douala. Ces crédits seront disponibles. Il faudra donc qu'on améliore les pourparlers avec les institutions qui sont prêtes à les recevoir et à les encadrer. Je crois que les experts et les psychiatres ont déjà fait l'évaluation qui ont permis d'inscrire un certain nombre de moyens dans le budget. Donc il est prévu que ces malades seront pris quelque part. Bien entendu, il y a un autre volet : celui des malades et des handicapés qui sont dans les feux rouges, etc. Nous allons aussi voir avec le département ministériel concerné si on ne peut leur trouver un endroit où ils peuvent faire de petits métiers au lieu de mendier. Mais ce n'est pas toujours facile. Même si on leur trouve un endroit, il y en a qui trouvent beaucoup plus leur compte dans la mendicité.

Comment comptez-vous assainir la gestion des marchés comme Mboppi et autres, qui donnent toujours lieu à des éclats de voix et aux grincements des dents ?
Ce sont des milieux aussi très animés. Le dossier de ces marchés a retenu notre plus grande attention, surtout l'attention du préfet ; et actuellement nous avons terminé les concertations avec les différents concessionnaires. Nous pensons que nous démarrons sur des bases assez saines. Mais il faut que de part et d'autre nous respections les cahiers des charges. Parce que ce sont des milieux où il y a beaucoup d'intérêts, des milieux très grouillants. Donc il faut une attention particulière.

Monsieur le Délégué, tel que vous venez de l'exposer, votre programme est ambitieux et votre objectif noble. Mais comment comptez-vous rallier toutes les couches de la population à vos idéaux qui sont certes nobles comme je viens de le dire, mais qui n'en demeurent pas moins des pilules dures à avaler ?
Je crois que chacun a le droit d'avoir sa position. Vous savez que les populations ont peut-être déjà eu tellement de promesses que moi-même, n'eût été votre insistance, je ne donne pas des interviews, parce que ça nous amène toujours à faire des promesses. Les populations vont lire et si on ne peut pas les réaliser, vous savez dans quel état d'esprit les populations vont se retrouver. Il y a donc trois couches, trois catégories. Il y en a qui ont confiance d'emblée et qui adhèrent. Ceux qui sont au milieu sont un peu sceptiques : de temps en temps ils peuvent adhérer ; et une dernière catégorie des gens qui disent non, pour qui, quand c'est l'Etat, ils n'ont jamais confiance. C'est comme les Thomas, quand ils ne voient pas, ils ne croient pas. Je crois qu'il faut respecter ces couches et faire des recrutements successifs : que ceux qui sont à la deuxième catégorie traversent à la première progressivement, la troisième catégorie à la deuxième ainsi de suite. Et nous ne pouvons le faire que par du concret. Je m'en suis rendu compte au niveau des JCP. C'est quand on mis à la télé, et qu'on voyait les gens donner des machettes et tout ça, que les autres ont commencé a donner. Donc si on voit que le travail commun qu'on est en train de faire porte des fruits, il y aura de plus en plus d'adhésions. Les populations ont été tellement traumatisées que je comprends qu'elles soient sceptiques, attentistes. Voyez : après trois mois, vous avez titré 100 jours - je ne sais pas qui a dit cela - mais est-ce que c'est en train de décoller ? Est-ce qu'il faut que l'espoir soit toujours maintenu ? Donc il faudra au moins six mois, il faudra un certain nombre de choses pour que les populations vous disent : " On vous donne nos corps, on vous donne nos cœurs ! " Donc leur réaction à l'heure actuelle est une réaction assez compréhensible.

Maintenant, nous en savons beaucoup sur le Délégué du Gouvernement, mais quasiment rien sur l'homme : qui êtes-vous, M. Ntone ?
Oh ! On m'a donné le nom de Ntonè Ntonè. Je crois que j'ai aussi le nom de mon père, puisque sur ma carte d'identité, à " Nom de l'enfant " c'est écrit Ntonè Ntonè Fritz ; Nom du père : Ntonè Ntonè Fritz également. Je suis né un 20 septembre 1954, à la maternité de Deido à Douala.

Votre cursus, vos hobbies, etc.
Je suis médecin de formation. Ma passion : j'aime regarder la télé, le football. Je fais un peu de jogging, et je lis beaucoup.

Que pensez-vous de L'Effort camerounais ?
Je pense que c'est un journal qui fait beaucoup d'efforts, et qui traduit souvent assez fidèlement les efforts du gouvernement, les efforts des pouvoirs publics. Je suis conscient que c'est un journal qui est un peu mal positionné, parce qu'au fait, tout le monde n'apprécie pas toujours à juste titre les efforts que l'Etat fait. J'ai dit qu'on peut les comprendre. Parce que les attentes, ce qu'il y a à faire c'est très grand. Mais je crois - et c'est mon combat - que ce débat va toujours durer, tant que les populations vont se considérer comme de bons enfants, les pouvoirs publics comme de mauvais pères. Et tant qu'il n'y a pas de compréhension entre les deux, ça ne peut toujours pas aller. Ce sont des attitudes normales. Je comprends un peu les difficultés que vous avez… Quand vous allez sortir cette interview, on va dire : " Bon voilà ! Après l'interview… C'est un fonctionnaire… C'est un gars du RDPC, et tout un tas de choses ! ". Les gens ne vont pas lire ça avec autant d'intérêt que pris dans un journal d'obédience privée. Mais je crois que L'Effort est assez objectif. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous vous avons choisi pour nous confier.

Cela nous va droit au cœur ! Maintenant, Monsieur le Délégué, y a-t-il des sujets que vous auriez aimé évoquer au cours de ces entretiens ?
Oui, ce sont les sujets que j'ai évoqués hier, avec tout le monde de la presse. Nous voulons que la presse continue à nous accompagner, à véhiculer l'esprit, l'idée de la citoyenneté, l'idée de la propreté. C'est notre socle. Que la presse nous accompagne dans la réalisation des trois grands chantiers que nous avons définis, qui ont été approuvés par le Conseil au cours de l'exercice 2007. Je les répète : le premier chantier, c'est la lutte contre le désordre urbain. Que les populations soient suffisamment informées sur ce qu'il faut faire, sur ce qu'il ne faut pas faire pour l'amélioration de l'environnement. Le deuxième chantier, nous voulons faciliter l'obtention d'un document très difficile à obtenir : le permis de bâtir, par la diffusion des messages simples, des procédures. Que les gens n'aient pas peur. Nous ne sommes donc pas là seulement pour la répression. Mais on est aussi là pour la facilitation. Parce que ce papier marque la légitimité, la propriété d'un domicile. Et puis le troisième grand chantier : comment circuler dans la ville de Douala. Je crois que ce sont des domaines qui demandent des réflexions collectives, donc la participation de tous. Sans oublier nos responsabilités, nos charges classiques.

Avez-vous des vœux à émettre ?
Mes vœux les plus ardents, c'est que toute la population se sente concernée. Moi, je ne suis là que pour coordonner, pour orienter leurs désirs, leurs aspirations. Et je leur dis que je fais tout et tout pour essayer de le réaliser. Mais comme ce bon père qui aime ses enfants, un coup de chicotte ne doit pas être perçu comme un signe de non amour, mais comme une volonté de voir son fils, sa fille bien grandir et être un grand homme ou une grande femme.

Ne dit-on pas du reste que " qui aime bien châtie bien " ?
Voilà !

Et ce sera le mot de la fin ?
Tout à fait !

Je vous remercie, Monsieur le Délégué.

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