La grippe aviaire, une peur surmédiatisée
Dr Albert Douffissa, Vétérinaire

Après avoir assisté à une réunion du quartier qui, pour la première fois, ne s'est pas terminée par une dégustation du poulet et au cours de laquelle j'ai encore suivi des affirmations alarmistes et erronées sur la grippe aviaire, comme celles ressassées à travers les médias et les conversations menées dans divers milieux, j'ai décidé d'écrire ces quelques lignes en guise de mise au point. Mon objectif est de faire comprendre aux consommateurs que la peur actuelle qui les amène à abandonner le poulet dans leur alimentation n'est pas justifiée.
Pour ce faire, je vais essayer de répondre aux questions les plus couramment posées.
La grippe aviaire a toujours existé dans nos villages, et pourtant on mangeait le poulet, même mort, ajoutent certains.
On n'en mourrait pas. Cette affirmation est-elle vraie ? Oui et non. Oui, parce que, la grippe aviaire, de son nom influenza aviaire est une maladie animale très connue des vétérinaires depuis 125 ans sous le nom de la peste aviaire.
Selon le Dr Bernard Vallat, directeur général de l'OIE, Office International des Epizooties (l'Organisation mondiale de la santé animale), «des textes de l'antiquité décrivent des maladies de volailles qui sont très probablement la grippe du poulet».
Le virus de la grippe aviaire existe sous 135 sous-types différents, dont quelques-uns seulement sont hautement pathogènes pour les volailles. Et ce sont ces quelques sous-types dangereux qui ont causé, depuis 1950, une quinzaine d'épizooties de grippe aviaire dans le monde, dont cinq de grande ampleur.
Mais, ce n'est pas vrai que toutes les mortalités qui déciment les poulets dans nos villages sont dues à la grippe aviaire. Il existe de nombreuses autres maladies des poules capables d'exterminer les élevages villageois en quelques jours ou quelques semaines et notamment une maladie proche de l'influenza aviaire, appelée pseudo-peste aviaire ou maladie de Newcastle.
C'est elle qui sévit le plus souvent dans nos villages et contre laquelle tous les fermiers professionnels vaccinent régulièrement. Elle ressemble par son comportement clinique à la peste aviaire, mais elle est due à un virus différent. Et, si d'un point de vue sanitaire, il est déconseillé de manger tout animal mort de maladie, il faut savoir que la maladie de Newcastle ne contamine pas l'homme, tout comme plusieurs autres maladies des oiseaux.
Donc, ce n'est pas parce que les gens ont toujours vu des mortalités dans nos villages et qu'ils ont mangé des poulets malades ou morts qu'il faut extrapoler à la situation actuelle.
DESINFORMATION
La grippe aviaire est une maladie que les Européens nous ont envoyée parce que nos pays ont interdit l'importation des poulets de chair. Non, la grippe aviaire n'est pas une maladie créée par les Européens et l'épizootie actuelle ne vient pas d'Europe.
Elle a commencé en Asie, probablement au Sud de la Chine, et a sévi depuis 2003 dans divers pays du Sud-Est asiatique dont le Vietnam, la Thaïlande, la Chine, le Cambodge, l'Indonésie. Mais, par contre la surméditisation et le traitement alarmiste du danger que représente cette maladie sont venus d'Europe.
PEUR INJUSTIFIEE
Et pourquoi a-t-on si peur de cette maladie ? D'abord, il faut dire et le répéter encore et toujours : l'influenza aviaire est avant tout une maladie des volailles, essentiellement des poules et de la dinde. Si elle constitue un problème, c'est d'abord un problème d'économie avicole.
En effet, la grippe aviaire, sous sa forme hautement pathogène, est une maladie qui peut tuer les oiseaux des élevages en 2 ou 3 jours. Donc, pour des pays comme la France ou d'autres membres de l'Union européenne qui ont une aviculture très développée, l'apparition de cette épizootie est une véritable catastrophe économique.
Et c'est cela qui devrait préoccuper notre pays car il y a des régions comme l'Ouest dont l'aviculture représente l'épine dorsale de l'économie. Même pour Douala et ses environs ou les faubourgs de Yaoundé, l'aviculture représente une activité économique importante. Et, déjà rien qu'à l'annonce de cas dans l'Extrême-Nord, la panique s'est emparée de l'Ouest.
D'après un rapport d'un technicien avicole, datée du 20 mars, à Bafoussam, on enregistre 6 800 cartons d'œufs stockés depuis plus de dix jours, plus de 24 000 poulets déjà âgés de plus de deux mois ne trouvent pas preneurs.
Le marché de Bafoussam n'a vendu que 300 poulets depuis dix jours malgré la baisse du prix de 2000 à 500 Fcfa. Les pondeuses sont réformées en catastrophe et bradées à 1 500 F. Le prix du maïs qui était à 200 F a chuté à 120 F le kilogramme. La plus importante centrale de vente d'œufs à Yaoundé, qui faisait une moyenne de chiffre d'affaires de 18 à 24 millions par jour, n'a vendu que pour 11 millions en une semaine !
Voilà où devrait-on situer le vrai problème.
Pourtant, ce qui fait le plus courir les médias et trembler le monde entier, c'est le risque de contamination et de mortalité des hommes par ce virus. Alors, le virus de la grippe aviaire représente-t-il le risque mis en exergue par les responsables de la santé et, à leur suite, les autorités politiques et les médias ?
Le risque de l'influenza aviaire au niveau humain est de deux ordres. D'abord, le virus de l'influenza aviaire, qui est une maladie qui contamine les oiseaux domestiques et sauvages, peut également contaminer d'autres espèces animales, notamment le porc et le chat, et également contaminer l'homme, à partir du poulet.
Mais, il faut être clair : le virus de l'influenza aviaire n'est réellement très contagieux et mortel que pour les poules et les dindes. Même les oiseaux sauvages ou les canards et oies ne sont très faiblement sensibles à la maladie. Ils peuvent porter le virus, sans faire la maladie.
Et, pour l'homme, la majorité des souches du virus de l'influenza aviaire lui sont inoffensives parce que les cellules humaines ne possèdent pas le récepteur pour ces souches. Bernard Vallat l'a dit devant l'Assemblée Nationale française : «Compte tenu de l'ampleur de cette crise chez l'animal, des millions de contacts infectants qui ont eu lieu en Asie entre des oiseaux infectés et les aviculteurs, les consommateurs qui les achètent vivants et les abattent à domicile, on peut dire qu'aujourd'hui, cette souche telle quelle existe, est très peu efficace pour infecter l'homme.
La probabilité d'infection d'une personne en contact étroit avec ce virus est très faible». Et, pourrons-nous ajouter, cette souche H5N1, qui sévit depuis 2003 et qui est réputée l'une des plus dangereuses, n'a infecté que 175 personnes et en a tué 95 en plus de deux ans, alors que des dizaines de millions de personnes ont été en contact avec les volailles.
Il faut savoir qu'à côté de cela, la grippe humaine classique tue 2 500 personnes par an en France ! Et pour qu'il y ait contamination humaine, il faut « un contact étroit et répété avec les volailles infectées », précise le Pr Jeanne Brugère-Picoux de l'Ecole vétérinaire d'Alfort. Cela veut dire que les personnes les plus exposées, ce sont celles qui vivent en permanence avec les oiseaux, notamment les fermiers ou les vétérinaires, mais ce ne sont pas les consommateurs.
Aucune personne n'est encore morte de la grippe aviaire pour avoir consommé ou cuisiné un poulet ou un œuf. Moi, je ne m'imagine pas aller dans mon village et ne pas être accueilli par un plat de poulet. Et j'en mangerai même dans un département de la province de l'Extrême-Nord où les premiers cas ont été signalés.
Le risque pour le consommateur est d'autant presque nul que, chez nous, le poulet est toujours bien cuit. Et à 70° C déjà le virus est mort. Retenons donc que la contamination des oiseaux à l'homme ne représente pas un très grand risque.
Par contre, le deuxième risque le plus craint c'est le virus de la grippe aviaire ne devienne capable de contamination interhumaine, c'est-à-dire de contaminer une personne à partir d'une autre.
Cette possibilité peut survenir si le virus parvient à muter (à changer de nature) ou à se combiner à un virus de la grippe humaine (phénomène appelé réassortiment) pour devenir un virus différent, capable de provoquer la mortalité comme celui de la grippe aviaire et de contaminer l'homme comme celui de la grippe humaine meurtrière et que ce phénomène de mutation ou de réassortiment avec le virus de la grippe aviaire est à la base de certaines pandémies.
Mais, rétorque, le Pr Brgère-Picoux, personne ne peut dire quand et où elle arrivera et si elle aura pour origine le virus H2N1. Et le Dr Vallat d'ajouter : «le potentiel pandémique de ce virus animal n'est pas nouveau, c'est une menace permanente». En attendant que l'hypothèse d'une pandémie se réalise dans 1, 10 ou 50 ans, devrions-nous nous abstenir de manger du poulet ?
Et d'ailleurs, il faut savoir que depuis que l'homme est devenu agriculteur et a domestiqué les animaux au néolithique, la majorité des germes de nos maladies épidémiques actuelles (virus, bactéries, parasites), résultent de la mutation des germes animaux qui affectaient les cinq principales espèces domestiquées, que le chercheur anthropologue français Jean Zammit a appelé, dans Pour la science de janvier-mars 2006, le «pentade de pandore», à savoir le bœuf, le mouton, la chèvre, le porc et le chien.
Le bœuf a transmis à l'homme la variole, la lèpre, la tuberculose, le ténia la typhoïde. Le mouton a transmis le charbon, le porc et le poulet la grippe, le chien la rage le cheval le tétanos, le chameau la syphilis. Alors, devrons-nous nous passer de tous ces animaux ? Donc, pas de panique, pas d'exagération, même si, en vertu du principe de précaution, les autorités politiques et sanitaires, échaudées par des crises sanitaires récentes comme le sida ou al vache folle en Europe, se doivent de chercher à prévenir une éventuelle apparition de pandémie de grippe aviaire.
A RETENIR
Ce qui est important à retenir aujourd'hui c'est que la crise du secteur avicole qui risque de frapper notre pays pourrait avoir des conséquences au-delà des fermes avicoles.
L'impact sur la culture du maïs et du soja qui supplantent aujourd'hui le caféier à l'Ouest, l'emploi des milliers des travailleurs de la filière, l'augmentation du prix des autres viandes, l'argent nécessaire pour importer éventuellement ou pour indemniser les victimes, voilà quelques-unes des conséquences auxquelles il faut s'attendre si on gère mal cette épizootie.
Pour l'instant, la police sanitaire (contrôle des mouvements, abattages, désinfection) est l'épine dorsale de la stratégie gouvernementale de lutte contre cette maladie. Même si la vaccination autour des foyers, pour empêcher la propagation du virus est envisagée, elle n'est pas un élément essentiel du dispositif de lutte.
Cela traduit certainement la confiance des autorités du pays aux services vétérinaires. Cependant, il faut admettre que l'efficacité des barrières sanitaires est sujette à l'emploi de moyens humains importants, la loyauté des éléments affectés à cette tâche (venant des services vétérinaires et sanitaires, des administrations territoriales et de maintien de l'ordre) et la discipline des populations.
Il faut également que la détection rapide des nouveaux cas et l'indemnisation conséquente des aviculteurs suite aux abattages soient mises en œuvre sans faille et sans délai. Mais, même si, pour des raisons diverses, l'OIE n'a pas recommandé la vaccination dans les pays aux systèmes vétérinaire éprouvés, l'Organisation mondiale de la santé animale considère que la vaccination des volailles est à préconiser dans les pays où le virus est endémique et qui ne sont pas en mesure de combattre le H5N1 uniquement par le seul abattage.
En France, où l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments avait déconseillé la vaccination, le gouvernement a demandé un nouvel avis aux experts de cet organisme. Des vaccinations ciblées y ont déjà lieu, ainsi que dans d'autres pays européens tels que les Pays-Bas et le Danemark. La Chine a entamé la vaccination qui devrait toucher 14 milliards de volailles.
Selon l'OMS, le Vietnam, pays le plus touché par le présent épisode de grippe aviaire, a réussi à circonscrire la maladie. Aucun nouveau cas de grippe aviaire n'a été enregistré chez les humains depuis novembre dernier ni chez les animaux depuis décembre.
Or, selon les critères de l'OMS, un pays est déclaré indemne de la maladie lorsque aucun nouveau cas n'est enregistré au cours d'une période de 21 jours. Le Vietnam doit cette victoire grâce à une politique alliant vaccination, abattage et communication.
Près de 200 millions de volailles ont été vaccinées et 5 millions abattues.
Cet exemple de mobilisation au Vietnam devrait inspirer un pays comme le nôtre où l'aviculture n'est pas négligeable dans l'économie agricole. Il faut des mesures hardies pour rassurer les consommateurs, soutenir les aviculteurs et les remettre au travail.
Dans ce cadre, même si les mesures de biosécurité devraient recevoir la plus grande attention, la vaccination des reproducteurs et des pondeuses devrait être considérée comme un moyen de protéger le potentiel de production avicole. Et, en ce qui concerne la communication, il faut le marteler, il n'y a pas de raison d'abandonner le poulet tant qu'une telle mesure n'est pas expressément prescrite par les autorités vétérinaires, garantes de la sécurité alimentaire et de la santé publique.
Nos aviculteurs sont des professionnels, les consommateurs doivent leur faire confiance. Les médias qui ont contribué, peut-être involontairement, à alarmer les populations, doivent également se mobiliser pour remettre les idées à l'endroit.




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